Enfin un projet qui sort la culture du ghetto Ă©litiste. Le „Crazy CinĂ©matographe“, un projet de la CinĂ©mathèque, remet le cinĂ©ma d’antan Ă sa place: en plein milieu de la Schueberfouer.
La pluie fine qui tombe sans cesse sur la ville de Luxembourg ne met pas forcĂ©ment le sourire sur les visages des forains en train de monter leurs manèges. Car, qui aura envie de faire un tour sur le grand huit, s’il en ressort trempĂ© et si en plus la grisaille gâche la vue d’en haut? Par contre, celles et ceux qui ne sont pas amateurs de sensations fortes pourront toujours s’intĂ©resser Ă ce curieux nouveau manège qui se trouve Ă l’ombre de la „Wildwasserbahn“. Le „Crazy CinĂ©matographe“ a l’avantage d’ĂŞtre couvert et donc d’ĂŞtre potentiellemement un abri contre la pluie. Pourtant, ce mercredi soir, l’humeur de Claude Bertemes, le directeur de la cinĂ©matèque et un des instigateurs du projet, n’est pas au beau fixe non plus. Des difficultĂ©s techniques sont en train de mettre en pĂ©ril le lancement programmĂ© pour jeudi soir. „Quelques faux raccords d’Ă©lectricitĂ© et un projecteur qui fait des couilles“, explique-t-il. Mais bon, il reste du temps jusqu’au lendemain, quand le public doit dĂ©couvrir un spectacle dont ses arrière-grands-parents se souviendraient sĂ»rement, s’ils Ă©taient encore en vie.
Car le „Crazy CinĂ©matographe“ n’est pas un spectacle nouveau, ni avant-gardiste. „Il s’agit de ramener le cinĂ©ma lĂ oĂą il est nĂ©: Ă la foire“, raconte Bertemes, enthousiaste. En effet, c’est lors des foires et par le biais de cinĂ©mas ambulants qu’est nĂ© le cinĂ©ma tel que nous le connaissons aujourd’hui. Et surtout, la foire est le lieu oĂą le public a pu connaĂ®tre une première fois les dĂ©lices des images mouvantes et que se sont construits les rapports complexes qu’il entretient avec elles jusqu’Ă nos jours.
Méliès meets Matrix
„Notre philosophie de base est de sortir ces films des ghettos spĂ©cialisĂ©s, dans lesquels ils ont Ă©tĂ© cloĂ®trĂ©s beaucoup trop longtemps“. Selon Bertemes, tenir ces films Ă l’abri du grand public prĂ©sente deux dĂ©savantages pesants: primo, ces films ne sont montrĂ©s Ă et discutĂ©s par un public averti et spĂ©cialisĂ© – comme c’est le cas pour certains festivals de films muets en Italie – et deuzio, c’est un anachronisme de ne pas montrer ces films au grand public. „Car, ils ont Ă©tĂ© tournĂ©s pour les petites gens. On peut seulement distinguer entre les films produits pour les variĂ©tĂ©s, qui s’adressaient Ă un public plus aisĂ©, et ceux produits pour les foires – qui sont faits pour amuser les plus basses couches sociales. Nous ne faisons donc rien d’autre que de recrĂ©er les premiers jours du cinĂ©ma“. Le cinĂ©ma d’antan n’Ă©tait pas seulement muet, mais aussi beaucoup plus libre. Il est vrai qu’Ă l’Ă©poque il n’existait pas encore de conventions, ni de vocabulaire ou de grammaire cinĂ©matographique fixe. Cette dernière n’a vu le jour qu’une bonne dĂ©cennie après ces premiers balbutiements avec les travaux de gens comme Griffith aux Etats-Unis ou Eisenstein en Russie.
Pendant la grande Ă©poque du cinĂ©ma muet – donc entre la fin du 19e siècle et 1920 – celui-ci avait pour seule et unique concurrence les autres attractions de foire, ce qui le forçait Ă ĂŞtre extroverti. „Le cinĂ©ma d’Ă©poque Ă©tait très politiquement incorrect. C’Ă©tait un art anarchisant, burlesque qui appartenait plutĂ´t au carnaval qu’Ă la vie rĂ©elle“, raconte Bertemes. Ce qui est intĂ©ressant de voir surtout c’est que les images sont raccordĂ©es de façon très rapide et très rythmĂ©e. Et puis les effets spĂ©ciaux de l’Ă©poque – que l’on se rappelle „Le voyage dans la Lune“ de MĂ©liès – Ă©taient Ă©poustouflants. Les films montrĂ©s dans le cadre du „Crazy CinĂ©matographe“, en 2007 bien entendu, tĂ©moignent de ces tendances qui prĂ©figurent le cinĂ©ma saturĂ© d’effets spĂ©ciaux contemporain. Comme par exemple le document qui montre la famille d’acrobates japonais Kiriki. Toutes les figures ont Ă©tĂ© tournĂ©es avec une camĂ©ra accrochĂ©e au plafond, ce qui donne l’impression que les artistes Ă©chappent Ă la gravitĂ©. Ou encore dans un autre registre: „Les Tulipes“, film français de 1907, qui est une phantasmagorie sur des formes et des fleurs et mĂŞme partiellement coloriĂ©. „C’est un peu comme si on avait tournĂ© ce film sous l’influence de LSD“, rigole Bertemes.
Les premières images mouvantes apparurent Ă la Schueberfouer vers 1897, avec le manège d’un certain Beckerelli dont on suppose qu’il Ă©tait luxembourgeois. L’annĂ©e suivante, c’Ă©tait au tour du premier cinĂ©matographe de la Grande RĂ©gion, un certain Bläser de Worms, de faire dĂ©couvrir ses merveilles au public luxembourgeois. „Le cinĂ©matographe est très vite devenu une industrie,“ explicite Bertemes,“ il a connu un boom formidable jusqu’en 1910, l’annĂ©e oĂą les premiers cinĂ©mas fixes ont Ă©tĂ© construits et puis il a connu un long dĂ©clin, avant de disparaĂ®tre dĂ©finitivement vers 1920.“
En ce qui concerne les films montrĂ©s en 2007, on peut ĂŞtre Ă peu près sĂ»r que ce sont les mĂŞmes qui ont Ă©merveillĂ©s nos ancĂŞtres, Ă l’exception peut-ĂŞtre de certaines perles pornographiques. Encore que, qui sait ce qu’a pu voir pĂ©pĂ© sans le confesser Ă personne … „A l’Ă©poque il n’existait pas beaucoup de films, ni de copies. Mais surtout, il n’y avait pas non plus de barrières linguistiques, ni culturelles Ă franchir. En un certain sens, ils parlent une langue universelle cinĂ©matographique qui n’existe plus aujourd’hui“, explique Bertemes. Pour compiler le programme, la CinĂ©mathèque a fait appel Ă 15 archives partout en Europe, de Barcelone Ă Copenhague en passant par Vienne ou Glasgow. „La coopĂ©ration a Ă©tĂ© excellente et les Ă©chos très positifs“, confirme-t-il. C’est surtout l’aspect de la „de-gentrification“, donc de rendre au peuple ce qui appartient au peuple, qui a plu et qui importe le plus au directeur de la CinĂ©mathèque. Et le succès des Ă©ditions prĂ©cĂ©dentes – le „Crazy CinĂ©matographe“ a dĂ©jĂ fait station Ă Trèves et Ă Sarrebruck – semble confirmer les idĂ©es de Bertemes. Surtout que, afin de restituer un maximum d’ambiance d’Ă©poque, toutes les reprĂ©sentations sont accompagnĂ©es par un pianiste et une compagnie de bonimenteurs spĂ©cialisĂ©s, originaires de Belgique. Ces derniers sont lĂ seulement pour commenter le film, pour guider et animer le public. On ne sait pas encore ce qu’ils diront pendant le programme de fin de soirĂ©e, celui pour adultes. „On a aussi revivifiĂ© la tradition des ‚Herrenabende‘, oĂą seront montrĂ©s des films Ă©rotiques, dont certains très drĂ´les comme la farce costumĂ©e ‚Le mousquetaire au restaurant‘. Mais, bien sĂ»r, les femmes sont invitĂ©es aussi“, assure Bertemes. Pour une fĂŞte foraine, cela promet.
Crazy Cinématographe,
Ă la Schueberfouer, jusqu’au 11 septembre.
Plus d’infos sous: www.crazycinematographe. org

