Avec maints coryphĂ©es universitaires Ă l’appui, le dĂ©partement des sciences humaines de l’UniversitĂ© du Luxembourg s’est interrogĂ© sur ses propres fins – et le woxx est retournĂ© sur les bancs de la fac.

Le temps avant le « péché originel » commis par les sciences humaines à la fin du 19e siècle.
On pourrait croire que les sciences humaines ne vont pas bien avec le « nation branding ». En tout cas, lors de la sĂ©ance d’ouverture du colloque « Ends of the Humanities », avec notamment un discours dĂ©livrĂ© par Hans Ulrich Gumbrecht – la salle Edmond Dune mise Ă disposition par l’Institut Pierre Werner (IPW) grouillait d’enseignants (de lycĂ©e notamment, car ils pouvaient faire valoir leur prĂ©sence en tant que formation continue) et d’étudiants, mais pas un seul membre du gouvernement n’avait fait le dĂ©placement.
Et pourtant, Hans Ulrich Gumbrecht, ce n’est pas n’importe qui. C’est un intellectuel transnational et un grand Ă©rudit, qui enseigne aussi bien au Collège de France, Ă la Zeppelin Universität Friedrichshafen et Ă l’universitĂ© de MontrĂ©al, tout comme il tient la chaire de littĂ©rature comparĂ©e Ă l’universitĂ© d’élite amĂ©ricaine Stanford – excusez du peu. Gageons que si cela avait Ă©tĂ© un colloque sur les start-up ou le « space mining », la première rangĂ©e aurait eu une allure un peu diffĂ©rente. Mais peu importe, les dĂ©fenseurs des sciences humaines sont habituĂ©s Ă ne pas jouer le premier rĂ´le et Ă ĂŞtre humiliĂ©s.
Cela tient aussi Ă un fait que Gumbrecht a mis en avant durant son discours : les sciences humaines ont passĂ© les 100 dernières annĂ©es Ă s’occuper d’elles-mĂŞmes. Pour Gumbrecht, ce dĂ©faut viendrait de ce qu’il appelle le « pĂ©chĂ© originel des sciences humaines », c’est-Ă -dire le fait qu’elles se soient constituĂ©es en un « cluster » distinct des sciences naturelles. Car historiquement, les sciences humaines ne se distinguaient pas des autres disciplines – en tout cas pas au dĂ©but du 19e siècle, l’« âge d’or » des sciences humaines selon le professeur de Stanford. Mais vers la fin du 19e siècle, avec l’avènement de la bourgeoisie Ă travers l’industrialisation, les choses ont changé : « Les arts et la littĂ©rature ont repris la place rĂ©servĂ©e Ă la religion et Ă la thĂ©ologie », constate-t-il. En mĂŞme temps Ă©mergeait l’idĂ©e du « leisure », du temps libre qui Ă©tait rĂ©servĂ© Ă cette Ă©poque Ă la lecture cultivĂ©e – ce qui augmentera encore la sĂ©paration que les sciences humaines ont créée elles-mĂŞmes. Car c’est bien elles qui se sont mises dans ce pĂ©trin, en proclamant leur sĂ©cession d’avec les sciences naturelles.
Selon Gumbrecht, il s’agit de la première crise des sciences humaines. Une crise qui s’amplifiera au cours du 20e siècle, avec les idĂ©ologies meurtrières du nazisme et du communisme, qui prenaient en otage les sciences humaines, la littĂ©rature et l’art en gĂ©nĂ©ral pour les soumettre Ă leurs carcans d’idĂ©es. Ce qui discrĂ©ditait la discipline – du moins dans les zones d’influence respectives desdites idĂ©ologies.
Le « pêché originel »
Vu comme cela, le fait que les sciences humaines ont commencé à tourner autour d’elles-mêmes ne surprend pas. Au contraire, c’est assez compréhensible. Ce qui ne les empêche pas de se retrouver dans une crise sans précédent. « Le fait même que nous nous retrouvons à penser à une fin possible des sciences humaines est peut-être le seul moyen pour garantir leur survie », déclarait Gumbrecht au début de son discours. Mais comment échapper à l’autocentrisme qui a stérilisé ces disciplines ?
Pour le professeur de Stanford, la clĂ© rĂ©siderait dans la contemplation. Pas la contemplation bouddhiste bien sĂ»r, mais la capacitĂ© des sciences humaines Ă penser « out of the box » – de permettre d’interprĂ©ter et de lier des phĂ©nomènes très divers et de penser l’impensable. Dans une Ă©poque qui – selon Gumbrecht – manque cruellement de repères, oĂą « le temps n’est plus un agent du changement, le futur nous Ă©chappe : le changement climatique et autres menaces font qu’il n’est plus perçu comme quelque chose que nous pouvons nous-mĂŞmes changer. En plus, le prĂ©sent s’est diluĂ©. Il est envahi par la culture de la mĂ©moire omniprĂ©sente, donc vampirisĂ© par le passĂ© – ce qui le rend encore plus confus. Tout cela mène Ă beaucoup trop de questionnements. Et quand l’humanitĂ© est dĂ©bordĂ©e par un monde trop complexe, elle a tendance Ă chercher des solutions simples. Ce qui explique l’attrait dangereux du populisme qu’on peut constater un peu partout ».
Et de poursuivre sur la nĂ©cessitĂ© des sciences humaines de « penser la diffĂ©rence avec les sciences naturelles et de les dĂ©passer ». Pour Gumbrecht, la capacitĂ© de se concentrer sur un phĂ©nomène et de le placer dans un contexte – suite Ă ladite contemplation – serait la bouĂ©e de sauvetage dont les sciences humaines auraient besoin.
Le hic, c’est la vision pratique de ce sauvetage qu’a articulée Gumbrecht. Pour lui, l’idéal serait d’enseigner les sciences humaines dans de petits groupes à des étudiants qui à côté suivraient des cours de sciences. En citant par exemple son expérience d’un étudiant brillant de Stanford, expert en matière d’écriture de code informatique, qui lui a demandé des cours à part sur les écrits de Heidegger, il a mis en avant un modèle. Un modèle de complémentarité entre les sciences naturelles et humaines. S’il est vrai que les universités les mieux cotées du monde sont toujours celles qui combinent sciences humaines et naturelles, comme l’ETH de Zurich, se pose la question de la viabilité d’une telle solution. Déjà que des facs comme Stanford ne sont pas ouvertes à chaque portefeuille, il faut se poser la question de l’avenir des sciences humaines, si elles sont destinées à n’être qu’un attribut des sciences « dures ».
Autrement dit : est-ce que les sciences humaines ne pourront survivre que si elles se soumettent au primat économique ? Ce qui voudrait dire aussi se soumettre à la logique de rentabilité qui aujourd’hui est sur le point de les anéantir ? Quid de la valeur immatérielle, culturelle et humaniste des sciences humaines ? Car ce qui distingue les arts des autres disciplines, c’est justement leur valorisation démocratique, ouverte à tout le monde.
C’est exactement sur ce point de la démonstration de Gumbrecht que le serpent se mord la queue. Si l’idée que les sciences humaines ne pourront survivre qu’en se combinant aux sciences naturelles correspond justement à celle d’effacer le « péché originel » commis à la fin du 19e siècle, pourquoi devraient-elles se soumettre à la logique commerciale qui a pris en otage les sciences naturelles ? Un tel raisonnement ne peut pas se faire sans mettre en question l’éthique des sciences naturelles. Car de plus en plus, ces dernières s’éloignent de la recherche fondamentale pour se soumettre au diktat de la rentabilité, en collaborant avec le secteur privé. Et si les sciences humaines se laissent dégrader au rang d’attribut d’une telle pratique des sciences naturelles, alors il vaudrait mieux fermer boutique directement.
Logique de rentabilité
Cela dit, il existe toujours des modèles de collaboration plus désintéressés, des terrains d’entente où la pensée économique n’est pas primordiale. Par exemple en histoire, où les chercheurs ont de plus en plus souvent recours à leurs collègues des sciences naturelles. Que ce soit en génétique ou en médecine, les collaborations peuvent être fructueuses. Comme l’a remarqué lors d’une intervention dans le colloque l’historien Michel Pauly, en détaillant comment certains textes historiques sur la mort de Jean l’Aveugle lors de la bataille de Crécy ont pu être vérifiés grâce à l’analyse de ses ossements par une équipe de médecins légistes. En effet, il paraît que notre héros national s’est bel et bien pris une flèche dans l’œil et une lance dans le dos.
Une telle collaboration dĂ©fie la logique de rentabilitĂ©, mais illustre très bien la valeur immatĂ©rielle des recherches en sciences humaines. Alors, s’il y a une chose Ă retenir de ce colloque, c’est que les sciences humaines et les sciences naturelles doivent et peuvent retrouver un terrain d’entente – mais aussi qu’elles doivent se mĂ©fier de ceux qui ne voient que le profit Ă court terme.

