Rony Brauman est une figure historique de Médecins sans frontières (MSF). Il était à Luxembourg le 18 mars pour le vernissage de « La Grande Expo », un événement organisé par l’ONG pour marquer ses 40 ans de présence au grand-duché. À cette occasion, le médecin a rappelé les principes régissant MSF et a alerté sur la gravité des conflits à Gaza et au Soudan.

Rony Brauman prend la parole à Neimënster, le 18 mars, lors du vernissage de « La Grande Expo » de MSF. (Photo : Fabien Grasser)
Quand il étudiait la médecine, à Paris, au début des années 1970, Rony Brauman considérait MSF « avec un certain mépris ». « Pour l’étudiant gauchiste que j’étais, c’était de la charité un peu modernisée, un peu techno, un peu ripolinée, mais qui ne pouvait pas servir à des choses sérieuses, alors que le mot d’ordre principal était le développement », se remémore-t-il. Plus de 50 ans ont passé et, à presque 76 ans, Rony Brauman est « le plus ancien MSF du monde : c’est mon titre de gloire et j’en suis particulièrement fier », lance le médecin face à plus de 200 personnes, réunies ce 18 mars à l’abbaye de Neumünster pour le vernissage de « La Grande Expo ». L’organisation a en priorité invité ses donateurs·rices à cet événement, soit ceux et celles qui assurent son indépendance financière, MSF vivant quasi exclusivement de dons privés. Cette exposition immersive, qui ferme ses portes le 29 mars, est l’un des rendez-vous organisés dans le cadre du quarantième anniversaire de MSF Luxembourg.
Médecin spécialisé en pathologie tropicale, Rony Brauman a rejoint MSF en 1978, sept ans après la fondation de l’ONG en France. Cinq décennies plus tard, il tient à remercier celles et ceux qui se sont « cramponnés à l’idée que MSF avait peut-être quelque chose à apporter au monde, et ce quelque chose, c’était la médecine humanitaire, qui n’existait pas alors ». Avant MSF, raconte-t-il, « l’humanitaire était en quelque sorte généraliste : on envoyait des couvertures, des enseignants, des médicaments, de la nourriture, des engins agricoles et que sais-je encore, en visant toujours le développement ». Inventée par MSF, « la médecine humanitaire est une idée qui a traversé le temps, qui s’est étendue, qui a fait des petits et qui a aussi suscité dans son sillage l’apparition d’autres professions sans frontières, comme les Vétérinaires ou les Reporters sans frontières ».
Aujourd’hui, l’ONG emploie 69.000 personnes et intervient dans 74 pays touchés par des conflits, des épidémies, des catastrophes naturelles ou par l’exclusion des soins. MSF revendique être « guidée par l’éthique médicale et les principes d’impartialité, d’indépendance et de neutralité ». La pratique de la médecine humanitaire, souvent dans des conditions urgentes et périlleuses, est le premier pilier de l’action de MSF. L’antenne luxembourgeoise de l’organisation n’intervient plus à proprement parler sur le terrain depuis 2010, mais « reste pleinement active en sensibilisant le public aux crises humanitaires, en mobilisant des bénévoles et en collectant des fonds pour soutenir nos programmes à travers le monde », précise la docteure Engy Ali, présidente de MSF Luxembourg.
« Une personnalité singulière »
En parallèle aux soins, un second pilier fait de l’ONG « une personnalité singulière », avance Rony Brauman : « C’est la volonté de s’exprimer sans fard, sans langue de bois sur la scène publique, c’est-à-dire de faire ce qu’on appelle du témoignage. » À ce titre, il estime que la grande famine qui a frappé l’Éthiopie en 1984 et 1985 a été un événement déterminant. MSF était alors sortie de sa réserve, brisant « le pacte du silence » pour dénoncer le détournement de l’aide et son instrumentalisation par le régime stalinien du Derg pour déporter massivement des populations civiles à travers le pays. L’organisation avait été expulsée après cette prise de parole. « Aider ne suffit pas, les humanitaires doivent aussi comprendre les effets politiques de leurs actions », développe Rony Brauman. « MSF s’est fait connaître au fil des décennies par des positions qui ont pu être très controversées », poursuit le médecin. Mais « la neutralité ne consiste pas à rester silencieux face aux crimes, et témoigner fait partie intégrante de nos missions », appuie-t-il.
Les relations entre MSF et les autorités des pays où l’ONG intervient ne tiennent pas toujours du long fleuve tranquille. Les polémiques se poursuivent aujourd’hui avec « la dénonciation d’une guerre génocidaire à Gaza », déplore Rony Brauman. L’organisation critique sévèrement l’action menée par l’armée israélienne dans le territoire palestinien, en réponse à l’attaque terroriste du Hamas, le 7 octobre 2023. « Les accusations les plus infamantes ont été lancées contre MSF, qui a été traînée dans la boue », constate le médecin. « Nous avons soigné et opéré des centaines de milliers de personnes, apporté de l’eau, des compléments alimentaires… Nous nous sommes investis de façon extrêmement intense dans ce conflit terrifiant où plus de deux millions de personnes sont littéralement matraquées, bombardées quotidiennement dans un réduit extrêmement limité, d’où elles ne peuvent pas sortir », rappelle Rony Brauman. Pour l’humanitaire, « il s’agit d’une situation sans équivalent dans le monde, avec le plus grand nombre d’enfants, le plus grand nombre de femmes tué·es en l’espace de quelques mois seulement. Les images que nous avons en tête montrent une guerre d’anéantissement de la totalité de la population et de la société palestinienne de Gaza », affirme-t-il. « Être le témoin de cela implique de le partager. Si nous sommes silencieux, nous devenons complices », insiste Rony Brauman.
« Une guerre particulièrement cruelle »
Ce témoignage vaut aujourd’hui à MSF d’être menacée d’expulsion des territoires palestiniens par le gouvernement israélien, sous le prétexte, notamment, que l’ONG refuse de fournir la liste de ses employé·es locaux·ales et des données sensibles sur leurs familles. « À côté de Gaza, il y a le Soudan, où se déroule une guerre particulièrement cruelle, sans merci, notamment dans la ville d’El Fasher, où personne n’a été épargné », poursuit Rony Brauman. Dans un rapport publié il y a quelques semaines, MSF alertait sur le nombre croissant d’infrastructures médicales visées par les belligérants. En 2024, 944 humanitaires travaillant pour des ONG internationales ou pour l’ONU ont ainsi perdu la vie, recense l’étude.
Dans l’absolu, ces chiffres sont en hausse, mais, face au woxx, Rony Brauman tient à les relativiser : « Nous avons ce débat depuis la fin des années 1990, et ce constat est régulièrement fait. Je l’ai contesté, parce que je pense que cette hausse s’explique aussi par l’augmentation du nombre d’humanitaires dans le monde, ce qui implique une augmentation de la surface de contact avec la violence. » Le médecin sans frontières estime que cette équation vaut toujours, « sauf dans un nombre restreint de situations », comme à Gaza ou au Soudan.
À Gaza, il juge « indéniable, avec le nombre record de travailleurs humanitaires tués, que les soignants et les lieux de soins ont été délibérément visés : quand vous avez la quasi-totalité des hôpitaux de Gaza qui sont partiellement ou totalement détruits, des centaines de soignants tués, enlevés ou arrêtés, ça ne peut pas être dû au hasard. Il y a nécessairement une volonté de terrifier et d’installer une sorte d’hégémonie effroyable sur la société palestinienne ». Selon l’ONU, 1.772 soignant·es et 645 humanitaires ont perdu la vie à Gaza depuis le déclenchement de l’opération israélienne.

