EXPULSIONS: Une proposition qu’on ne peut pas refuser ?

von | 15.08.2008

En offrant un retour assistĂ© aux volontaires pour le Kosovo, le ministre Schmit a montrĂ© l’Ă©cart entre la rĂ©alitĂ© et la politique migratoire aussi europĂ©enne soit-elle.

Ils sont parmi nous. Mais pour combien de temps encore?

Que fait un ministre qui se voit confiĂ© un dossier dont il sait qu’il ne lui apportera aucun succès Ă©lectoral? Il essaie de le refiler Ă  la concurrence comme l’a fait Luc Frieden après que sa gestion du dossier des expulsions lui avait procurĂ© le sobriquet de « coeur de pierre Â». Ou il essaie, comme son successeur, le ministre socialiste Nicolas Schmit, de lui donner coĂ»te que coĂ»te une apparence plus humaine. LĂ  est le problème fondamental du ministre : on ne peut pas – mĂŞme avec un vernis humaniste – rendre humain ce qui ne l’est pas.

Et les expulsions manu militari de sans-papiers ou de demandeurs d’asile dĂ©boutĂ©s sont un des actes les plus barbares auquel s’adonne aujourd’hui notre chère et bien-aimĂ©e dĂ©mocratie europĂ©enne. Mais comment concilier cela avec l’image d’une Europe ouverte, souriante et prospère ? « Go West Â» Ă©tait un des slogans les plus prisĂ©s pendant la guerre froide, alors que de nos jours un « Stay East or South Â» serait plus rĂ©aliste.

Pour couvrir cet hiatus, le ministère pensait avoir trouvĂ© la solution miracle : proposer Ă  celles et Ă  ceux qui figurent sur ses listes des rĂ©tributions financières ainsi qu’une promesse d’aide sur place en mandatant l’Office international pour les migrations (OIM). Les personnes visĂ©es sont toutes kosovares et, selon le ministère, n’appartiendraient pas Ă  une minoritĂ© discriminĂ©e dans leur pays d’origine. Ceci avec les garanties des plus hautes institutions sur place – l’Onu et ses casques bleus – le tout garni d’une sommation au jeune Etat kosovar de ne pas molester celles et ceux que l’Europe rapatrie. En effet, ce serait gentil et contribuerait mĂŞme massivement Ă  l’apaisement de la conscience europĂ©enne. La schizophrĂ©nie d’un tel geste – se fier Ă  l’Onu tout en mettant en garde un Etat dont on vient juste de reconnaĂ®tre l’indĂ©pendance et la souverainetĂ© – n’a plus besoin d’ĂŞtre dĂ©montrĂ©e.

Le problème principal, pourtant, reste le fait que l’Ă©crasante majoritĂ© des personnes invitĂ©es Ă  quitter le terrain ne se sont pas manifestĂ©es pour accepter l’offre de Schmit. En tout cas, le ministère ne voulait pas se risquer Ă  un commentaire sur ce thème. Ce qui veut dire en d’autres mots qu’ils prĂ©fèrent le risque d’ĂŞtre expulsĂ©s manu militari et de ne recevoir aucune aide Ă  la certitude d’un retour accompagnĂ©. La rĂ©ponse Ă  la question : « Pourquoi n’acceptent-ils pas ? Â» est complexe.

Une première piste est l’inefficacitĂ© des aides proposĂ©es. Premièrement, ces 1.800 euros par tĂŞte promises par Schmit ne feront pas vivre une famille pendant plus de deux ou trois mois. Car souvent, ces gens n’ont rien quand ils dĂ©barquent dans le pays avec lequel ils pensaient avoir coupĂ© les ponts. Quant Ă  l’OIM, son implication n’est pas vraiment une rĂ©fĂ©rence. En effet, sa rĂ©putation dans les milieux des ONG est sujette Ă  caution. Dans un rapport de Human Rights Watch (HRW) datĂ© de 2003, cette organisation est critiquĂ©e pour ne pas disposer d’un mĂ©canisme propre Ă  distinguer des retours forcĂ©s ou volontaires – cela aurait souvent menĂ© Ă  des situations calamiteuses. Un autre reproche adressĂ© par HRW est que l’OIM n’encouragerait pas l’Ă©migration, mais qu’au contraire elle essaierait de la gĂŞner pour Ă©viter que les pays riches soient submergĂ©s Ă  chaque petite crise qui fait vibrer le Tiers-Monde. A l’OIM on prĂ©fère parler de « migration circulaire Â», un euphĂ©misme cynique qui ne veut rien dire, sinon que les expulsions sont lĂ©gitimes.

Migration circulaire

Une autre explication vient de la bouche de E., un jeune Kosovar d’origine bosniaque arrivĂ© au Luxembourg en 2006. Lui-aussi vient de recevoir les courriers du ministère et de l’OIM qui l’invitent Ă  retourner au Kosovo, sinon matraque. Quand on lui demande pourquoi il ne veut en aucun cas retourner chez lui, il baisse la tĂŞte. Non pas de honte, mais pour qu’on voie mieux les 30 points de sutures qui se cachent sous sa chevelure. Celles-ci lui ont Ă©tĂ© infligĂ©es par ses voisins albanais, qui ne supportent pas son ethnicitĂ© linguistique, en d’autres mots, le fait qu’il parle serbo-croate. « Par deux fois, ils m’ont attrapĂ© dans la rue et m’ont tabassĂ©. La deuxième fois, ils m’ont pris mon vĂ©lo et me signifiaient qu’ils allaient s’en prendre Ă  ma famille si je ne dĂ©barquais pas immĂ©diatement du Kosovo Â». E. s’adresse Ă  la police et Ă  la KFOR (les troupes de l’Otan encore en place dans les Balkans). RĂ©sultat : zĂ©ro ou tout comme. « Ils m’ont juste proposĂ© de me rĂ©insĂ©rer ailleurs, au MontĂ©negro par exemple Â», raconte-t-il. Mais la dĂ©cision de E. est claire : s’il faut vraiment partir, ce sera pour le Luxembourg, oĂą un de ses frères s’est dĂ©jĂ  installĂ© et dispose d’un permis de sĂ©jour et d’un travail.

ArrivĂ© au petit pays de cocagne qui est le nĂ´tre, E., qui dĂ©tient tout de mĂŞme un diplĂ´me de kinĂ©sithĂ©rapeute, se met Ă  la recherche d’un boulot, tandis qu’il est hĂ©bergĂ© par son frère. Entretemps, il pourrait profiter d’un CDI – si seulement son permis de sĂ©jour Ă©tait renouvelĂ©. En ouvrant un courrier du ministère, E. avait supposĂ© y trouver justement cette prolongation. Il n’en fĂ»t rien : la lettre contenait justement la proposition de Schmit. E. ne comprend pas comment le gouvernement luxembourgeois peut estimer son pays sĂ»r, alors que lui porte ses 30 points de suture sur la tĂŞte et qu’il pourrait se faire agresser de nouveau en retournant lĂ -bas. Car ses anciens assaillants n’ont pas, quant Ă  eux, changĂ© de place. Pire encore, ils seraient en train de menacer un autre de ses frères qui vit encore au Kosovo. Le dernier Ă  ne pas avoir pris le large, mais qui – selon E. – y songe de plus en plus. « Je ne suis pas intĂ©ressĂ© par l’argent Â», rĂ©sume-t-il, « Pour moi, il y va de la survie. Â» En rĂ©ponse au courrier de Schmit, E. a adressĂ© une lettre Ă  ce dernier et Ă  son patron Jean Asselborn, dans laquelle il dĂ©taille encore une fois sa situation. Pas de rĂ©action officielle Ă  ce propos jusqu’ici, et il ne reste que peu d’espoir Ă  E. Depuis que la date-butoir de lundi dernier est passĂ©e, il vit dans la clandestinitĂ©, change d’adresse frĂ©quemment et dort chez chaque nuit sous un toit diffĂ©rent. Car depuis lors, c’en est fini des propos doux envers les demandeurs de carte de sĂ©jour sans prolongation.

Pour E. et ses pairs, il ne reste donc plus trop d’options, exceptĂ© de se laisser expulser d’un moment Ă  l’autre ou de rĂ©sister. Face Ă  cela, l’Unel et « DĂ©i jonk LĂ©nk Â» non seulement dĂ©noncent le fait que le Kosovo n’est pas sĂ»r, mais ils envisagent d’autres actions pour contrer l’action gouvernementale. « Toutes les options sont ouvertes, mĂŞme celle de placer les personnes expulsables sous la protection de l’Ă©glise Â», explique Claude Frentz, un des activistes les plus engagĂ©s dans ce combat. Les autres ONG ne sont pas en reste. Amnesty International a mis le doigt dans la plaie la semaine dernière en estimant qu’un retour massif d’expulsĂ©s au Kosovo pourrait tourner Ă  la dĂ©bâcle si l’Europe entière s’y met simultanĂ©ment. Tandis que l’Asti – mĂŞme si elle qualifie la proposition de Schmit et de l’OIM comme un pas en avant – dĂ©plore que l’offre du ministère soit venue si tardivement. On n’aurait pas pu prĂ©parer les gens Ă  saisir cette option.

En ce moment-mĂŞme, 61 personnes au Luxembourg ne dorment plus la nuit parce qu’Ă  chaque instant leur porte pourrait ĂŞtre dĂ©foncĂ©e et leur projet de vie ĂŞtre ruinĂ©.

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