Plus d’un millier de personnes ont dĂ©jĂ bĂ©nĂ©ficiĂ© des possibilitĂ©s de dĂ©sendettement offertes par la loi de 2000. Mais la crĂ©ation d’une procĂ©dure de faillite civile pour les cas dĂ©sespĂ©rĂ©s s’impose.

Le rĂŞve de la consommation „libre“, c’est-Ă -dire Ă crĂ©dit, tournera au cauchemar pour quelques- un-e-s. (photo: woxx)
Monsieur M. est atterrĂ©. Il peine Ă rĂ©aliser la signification de la lettre recommandĂ©e qu’il vient de recevoir. VoilĂ sept ans qu’il survit avec un minimum d’argent, hĂ©sitant avant n’importe quelle dĂ©pense, afin de payer des mensualitĂ©s sur ses prĂŞts. Monsieur M. se conforme ainsi au plan de redressement ordonnĂ© alors qu’il Ă©tait dans une situation dĂ©sespĂ©rĂ©e. Mais voici qu’Ă l’issue de ce plan, alors qu’il s’apprĂ©tait Ă prendre un nouveau dĂ©part, l’International Cutthroat Company lui Ă©crit qu’il n’a pas tout remboursĂ© et qu’elle compte faire valoir ses droits par tous les moyens. Cet exemple est fictif, mais reprĂ©sentatif de ce qui peut arriver au Luxembourg. Alors que les pays voisins prĂ©voyent dans certains cas un effacement complet des dettes restantes, la loi luxembourgeoise de 2000 permet tout au plus une remise sur les intĂ©rĂŞts.
Une aide efficace
Afin de dresser un bilan de l’application de cette nouvelle lĂ©gislation et de proposer des adaptations, le ministère de la famille et de l’intĂ©gration a rĂ©digĂ© un rapport prĂ©sentĂ© le 16 mai lors d’une confĂ©rence de presse. Sur cinq ans, le service d’information et de conseil en matière de surendettement (SICS) a ouvert 1.306 dossiers. Ce service est gĂ©rĂ© par les deux ONG qui proposaient une assistance avant l’entrĂ©e en vigueur de la loi sur le surendettement, la Ligue mĂ©dico-sociale et Inter-actions. Auparavant, leur action se limitait Ă la guidance et Ă la nĂ©gociation, car seule une dĂ©cision judiciaire pouvait soustraire les biens d’une personne surendettĂ©e Ă la mainmise des crĂ©anciers. DĂ©sormais, Ă partir du moment oĂą une demande est introduite au SICS, la loi prĂ©voit la suspension, pour six mois, „des procĂ©dures d’exĂ©cution en cours sur les biens meubles ou immeubles du dĂ©biteur“.
En gĂ©nĂ©ral, ce rĂ©pit permet de trouver une solution Ă la situation des personnes surendettĂ©es. Parfois un rééchelonnement des dettes est suffisant, dans d’autres cas les crĂ©anciers renoncent Ă une partie de leur dĂ», comprenant que la personne ne pourra de toute façon rembourser qu’une partie de la dette. Une dizaine de dossiers par an seulement passent devant la commission de mĂ©diation, qui propose un plan de redressement formel Ă l’ensemble des parties intĂ©ressĂ©es, avec Ă©ventuellement un prĂŞt de consolidation de l’Etat. LĂ encore, dans la moitiĂ© des situations, un arrangement intervient.
Pièce manquante
Cependant, il y a aussi des cas extrĂŞmes, oĂą le dĂ©biteur n’a plus rien Ă offrir. „D’après la loi, le plan de redressement doit permettre Ă la personne de mener une vie conforme Ă la dignitĂ© humaine“, explique Nadine Bourgeois, interrogĂ©e par le woxx. Or, la responsable du service surendettement d’Inter-actions Ă Esch est parfois face Ă des personnes vivant sur des minima sociaux. „Celles-lĂ ne peuvent pas affecter grand chose au remboursement des dettes.“ En gĂ©nĂ©ral, les plans qu’elle considère comme acceptables dans cette situation sont refusĂ©s par les crĂ©anciers. Ils passent alors devant la justice de paix qui a la possibilitĂ© d’imposer un plan de redressement, Ă©chelonnĂ© sur sept ans au plus. La plupart de ces plans ne sont pas moins sociaux que ceux de la commission de mĂ©diation. „Le vrai problème, c’est qu’Ă la fin du redressement, les crĂ©anciers peuvent de nouveau faire valoir leurs droits. Les compteurs ne sont pas remis Ă zĂ©ro“, s’insurge Bourgeois. En somme, la loi de 2000 a conduit Ă une amĂ©lioration de la situation dans de nombreux cas. Mais pour les personnes surendettĂ©es Ă faible revenu, elle prĂ©sente une grave lacune.
Au ministère, on est visiblement conscient de cet Ă©tat des choses, puisque la moitiĂ© du rapport est consacrĂ©e Ă l’introduction du mĂ©canisme de faillite civile dans la lĂ©gislation luxembourgeoise. On y constate que les possibilitĂ©s actuelles „ne parviennent pas Ă rĂ©soudre la situation des personnes se trouvant dans un Ă©tat de surendettement dĂ©sespĂ©rĂ© et qui risquent pour le restant de leur vie de pâtir des effets du surendettement“. L’idĂ©e de base est que dans ces cas-lĂ , le maintien des droits des crĂ©anciers au-delĂ du plan de redressement ne sert aucun intĂ©rĂŞt. Les personnes surendettĂ©es, après avoir fourni tous les efforts possibles, devraient par principe bĂ©nĂ©ficier d’une seconde chance.
Cela est rĂ©alisĂ© dans de nombreux pays Ă travers des dispositifs de type faillite civile. En Belgique, depuis 1998, dans des situations particulièrement dĂ©sespĂ©rĂ©es, les personnes surendettĂ©es bĂ©nĂ©ficient d’une procĂ©dure judiciaire avec remise des dettes. En France, la loi Borloo de 2003 a introduit la procĂ©dure de rĂ©tablissement personnel, qui aboutit Ă un effacement de l’ensemble des dettes, sauf les pensions alimentaires dues. Dans tous les cas, les consĂ©quences pour les bĂ©nĂ©ficiaires sont sĂ©vères et Ă la limite de l’humiliation: ils et elles perdent la libertĂ© de disposer de leurs biens, leur situation est rendue publique par voie de presse et leur patrimoine est intĂ©gralement mis en vente – quelques biens Ă©lĂ©mentaires mis Ă part.
„Une faillite civile reprĂ©sente sans aucun doute un coĂ»t pour les crĂ©anciers. Mais quel est le coĂ»t pour la sociĂ©tĂ© d’une personne dans une situation sans issue?“, interroge Jan Nottrot, directeur d’Inter-actions. L’inexistence d’une procĂ©dure de faillite civile au Luxembourg conduit Ă conseiller Ă certains dĂ©biteurs en dĂ©tresse de transfĂ©rer leur rĂ©sidence Ă l’Ă©tranger, afin d’avoir accès Ă la procĂ©dure française ou belge. Lors de sa confĂ©rence de presse, la ministre Marie-JosĂ©e Jacobs s’est montrĂ©e plutĂ´t favorable Ă l’introduction d’une faillite civile: „MĂŞme si cela n’aide que dans quelques cas extrĂŞmes, cela peut en valoir la peine.“ Elle redoute cependant certaines consĂ©quences: „S’il Ă©tait obligatoire de publier dans la presse que quelqu’un est en faillite civile, qui au Luxembourg serait prĂŞt Ă entamer une procĂ©dure de ce type?“
Un nouveau départ
Les banques, de leur cĂ´tĂ©, sont rĂ©ticentes. Jean-Jacques Rommes, directeur de l’ABBL, craint que les instituts de crĂ©dit n’auraient plus accès Ă des biens qui ont Ă©tĂ© hypothĂ©quĂ©s lors d’un prĂŞt. „Une telle procĂ©dure empiète sur nos droits et en plus elle compliquerait les choses.“ Il rappelle que les mĂ©canismes prĂ©vus par la loi actuelle, la commission de mĂ©diation et le plan de redressement judiciaire, n’interviennent que dans très peu de cas. „Introduire en plus la faillite civile signifie lĂ©gifĂ©rer pour un nombre de cas infime.“
Mais la critique de Rommes va plus loin: Une procĂ©dure dont le but serait de blanchir les personnes qui n’arrivent pas Ă payer leurs dettes les dĂ©responsabiliserait. „Cela me pose un problème philosophique, car la libertĂ© implique la responsabilitĂ©. VoilĂ qu’on dit aux gens: Contractez des crĂ©dits, mais si tout foire, vous avez droit Ă la faillite civile et l’Etat intervient en votre faveur. Ce n’est pas conforme au principe de la responsabilisation de l’individu.“ Cependant, le directeur de l’ABBL insiste qu’il n’est pas fermĂ© Ă la discussion sur la faillite civile. „Tout dĂ©pend des dĂ©tails d’une telle procĂ©dure.“
Liberté, responsabilité, inégalité
Jan Nottrot reconnaĂ® t que les crĂ©anciers disposant d’une hypothèque pourraient perdre un avantage en cas de faillite civile. „Evidemment, l’objectif d’une telle procĂ©dure n’est pas de donner pleine satisfaction aux crĂ©anciers – c’est de toute façon impossible. Le but premier, c’est de permettre un nouveau dĂ©part Ă la personne surendettĂ©e.“ Nottrot attire l’attention sur le dĂ©sĂ©quilibre entre dĂ©biteur et crĂ©ancier. „D’un cĂ´tĂ© nous avons une personne privĂ©e, qui souscrit quelques prĂŞts dans sa vie. De l’autre, le banquier est un professionnel, qui peut distribuer ses risques et mĂŞme s’assurer. Il serait injuste d’appliquer jusqu’au bout la logique du contrat.“ Pour des cas extrĂŞmes, il souhaite la mise en place de la faillite civile.
„Nous allons transmettre ce rapport aux ONG actives sur le terrain et Ă la Chambre des dĂ©putĂ©s. Ensuite, on verra si une rĂ©forme de la loi s’impose“, a annoncĂ© Jacobs. Les ONG Ă©tant favorables Ă une introduction de la faillite civile, il reste Ă la Chambre de prendre position. La procĂ©dure Ă laquelle se soumettent des dĂ©biteur-trice-s Ă faible revenu est aujourd’hui absurde, puisqu’elle ne les sort pas de l’impasse. Il appartient aux dĂ©cideur-se-s politiques de lui confĂ©rer un sens: celui d’accorder une seconde chance Ă des gens comme Monsieur M.

