GALERISTE: Un lieu en retrait

von | 19.04.2002

Galeriste depuis presque 20 ans, Martine Schneider a rĂ©alisĂ© un rĂŞve avec la crĂ©ation de „beaumontpublic & königbloc“. Elle nous a parlĂ© de son travail et de ses motivations dans ce cadre lumineux, calme et accueillant qu’est sa galerie.

woxx: La galerie Beaumont existe depuis 1983. En mars 2001 vous vous êtes installés avenue Gaston Diderich. Pourquoi ce changement de lieu?

Martine Schneider: Dans l’ancienne galerie nous avions des problèmes avec des dĂ©gâts causĂ©s par l’eau et je n’ai pas vu que cela allait s’amĂ©liorer.

D’autre part, j’avais le souhait de transmettre mon travail d’une autre façon. Dès lors, j’ai pris ce dĂ©gât comme motif pour rĂ©aliser un rĂŞve: je voulais un lieu d’exposition en retrait, oĂą les gens viennent voir des oeuvres, des livres, faire des rencontres, dans un rythme qui n’est pas celui que nous rencontrons dehors dans les rues, mais en toute tranquillitĂ© et sans hâte.

Vous dites „un lieu en retrait“ … Les gens viennent-ils encore spontanĂ©ment aux galeries ou faut-il faire beaucoup de publicitĂ©?

Il y a 30 Ă  40 ans, les gens au Luxembourg n’avaient pas accès Ă  la culture contemporaine, mĂŞme pas aux musĂ©es d’art moderne. Ce qui, jusqu’Ă  nos jours, n’existe pas ici c’est un vĂ©ritable „paysage culturel“: c’est-Ă -dire un pays oĂą il y a une universitĂ©, des Ă©tudiants, des artistes, des Ă©coles et des livres, ce qui permettrait un certain retour Ă  la base. Donc jadis dĂ©jĂ , c’Ă©tait grâce aux invitations, Ă  la publicitĂ©, aux mĂ©dias que les gens voulaient apprendre Ă  connaĂ®tre l’art moderne.

Je veux transmettre l’art d’une façon plus naturelle en disant: „Venez, entrez et regardez si vous pouvez en tirer quelque chose“, ce qui ne veut pas seulement dire achetez une oeuvre. Je suis contente lorsque je rĂ©alise bien mon programme. Me retirer signifie pour moi une rĂ©action au tourisme qui règne dans les centres, ainsi qu’au rythme qui y est Ă  la mode.

Lorsqu’on vient Ă  la galerie „beaumontpublic & königbloc“, on traverse une allĂ©e qui longe votre maison et le jardin … Est-on chez vous, dans un lieu public ou semi-privĂ©?

Non, vous n’ĂŞtes absolument pas chez moi! Je sors de la maison pour venir travailler Ă  la galerie. C’est un hasard que ce soit la porte Ă  cĂ´tĂ©, ce qui me facilite beaucoup la vie. Vous n’ĂŞtes donc pas du tout dans le privĂ©, mais dans un lieu public.

En plus, il s’agit d’une institution culturelle qui vit de sponsors, c’est-Ă -dire qu’il ne s’agit pas seulement d’une galerie. Je rĂ©alise mes projets ensemble avec des chargĂ©s d’affaires qui paient. Un projet peut ĂŞtre une idĂ©e d’un instigateur ou d’un artiste, mais que je poursuis uniquement s’il fait sens en ce lieu. Après 20 ou 30 ans, je pense avoir un sentiment pour ce qui pourrait ĂŞtre intĂ©ressant ici.

Qu’est-ce qui a Ă©tĂ© important pour vous au niveau de l’architecture de la galerie?

Ce terrain avait des limites dues Ă  la loi urbaine. Nous avons optĂ© de faire de ces limites des qualitĂ©s. J’ai attachĂ© beaucoup d’importance Ă  ce que la lumière entre par le nord et que l’entrĂ©e soit longue pour que les gens puissent laisser derrière eux ce qu’ils ont dans la vie de tous les jours. C’est presque comme un ballet oĂą vous circulez et oĂą vous faites l’expĂ©rience des diffĂ©rentes fonctions, d’une pièce Ă  l’autre.

Dans l’entrĂ©e de la galerie, je voulais offrir la possibilitĂ© aux gens de lire des livres qu’ils peuvent emporter Ă  la maison. En fait, j’ai commencĂ© ce travail avec Monsieur König. Il m’envoie tous les trois mois un „bloc“ de livres qu’il choisit, par exemple le Beuysbloc. Ces blocs ont pour moi une aura comparable Ă  celle d’un bloc d’oeuvre d’art.

Je voulais Ă©galement une salle de projection parce que je trouve que le film est un Ă©lĂ©ment incroyable pour vĂ©hiculer l’art. A l’Ă©tage, j’ai une pièce que je m’imaginais comme une serre, avec des livres Ă©galement et qui est mon bureau. Ainsi l’espace se crĂ©e Ă  travers les fonctions auxquelles il est destinĂ©.

Selon quels critères choisissez-vous les artistes que vous exposez?

En fait, j’ai transformĂ© un problème en vertu. Je suis nĂ©e en 1943, et j’ai un problème avec la guerre, avec ce que les gens sont capables de se faire entre eux. Mais j’ai trouvĂ© du rĂ©confort dans l’art, que ce soit dans les livres, les films ou les oeuvres. J’y trouve des partenaires, qui Ă©prouvent la mĂŞme chose que moi. Ainsi, je ne suis plus seule avec mon problème.

Après la guerre, on a exposĂ© Ă©normĂ©ment la „glorieuse“ Ecole de Paris au Luxembourg. Je voulais montrer un art plus expressif, j’ai donc montrĂ© des artistes allemands. Je voulais comprendre ce que font les gens confrontĂ©s au mĂŞme problème en Allemagne. J’ai aussi choisi les actionnistes, Joseph Beuys ou encore Bruce Nauman, toujours en fonction de ce „puzzle personnel“ que je me compose.

Pensez-vous qu’une galerie a un rĂ´le Ă  accomplir dans notre sociĂ©tĂ©?

Je suis très modeste et je ne me fais pas trop d’illusions. Une galerie est un endroit qui consomme Ă©normĂ©ment d’argent. On vit dans un pays aisĂ© et on a tendance Ă  croire que tout ce qui est en relation avec l’argent est mauvais. Que, d’un cĂ´tĂ©, une galerie ait besoin de vendre quelque chose, afin de survivre et de suivre le marchĂ©, qui est horripilant, et que, de l’autre, je veux montrer un art, qui apporte une morale ou une beautĂ© aux hommes, ce sont pour moi des choses qui vont de pair. Je dirai que ce n’est pas la galerie qui doit jouer ce rĂ´le, mais l’artiste et son oeuvre.

Les confĂ©rences me font beaucoup de plaisir: on invite des personnes qui peuvent parler de la philosophie d’un jardin, etc.. Ces gens ont un besoin de communiquer la joie de vivre et la beautĂ©. Notre monde est cruel, mais la beautĂ© existe aussi. Il faut donc nuancer tous ces points et une galerie regroupe certainement tout ça. Nous avons choisi de ne pas jouer un rĂ´le pĂ©dagogique mais de traiter l’art de façon Ă  ce qu’il fasse plaisir aux gens.

Vous organisez rĂ©gulièrement ces confĂ©rences-dĂ©bats, la prochaine Ă©tant le 21 avril. De quoi s’agit-il plus exactement?

Les gens viennent Ă  ces confĂ©rences pour un thème qui les intĂ©resse: que ce soit pour les jardins, que ce soit pour Ă©couter Enrico Lunghi du Casino, etc. Ils ne se sentent pas du tout observĂ©s, il n’y a aucun danger, ils peuvent poser des questions. Après la confĂ©rence, ils peuvent se restaurer Ă  un buffet que nous prĂ©parons avec beaucoup d’amour.

On dit souvent que les vernissages sont mondains et que les artistes dĂ©testent les vernissages. Entre-temps je les comprends. Ces confĂ©rences par contre, sont des rĂ©unions plus libres. Des rĂ©unions oĂą les gens n’ont peut-ĂŞtre que le dĂ©sir d’entrer en contact avec d’autres personnes autour d’un sujet et oĂą il n’y a pas de hiĂ©rarchie.

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