DJIHADISME ET BANLIEUES: Ils sont des milliers

von | 29.01.2015

Comment a-t-on pu en arriver là ? Une question taraude les esprits, en France, après les attentats de Paris.

Y a-t-il une continuité directe entre les émeutes de 2005 et les attentats de Paris ? (Photo: Wikimedia)

Un coup d’oeil sur l’histoire des frères Kouachi et d’Amedy Coulibaly pourrait fournir un dĂ©but de rĂ©ponse. Le quotidien Ă©cologiste en ligne Reporterre raconte l’enfance et la jeunesse de ChĂ©rif et SaĂŻd Kouachi : issus d’une famille nombreuse, dont le père est absent et la mère se prostitue pour arrondir ses fins de mois, les deux frères passent leur enfance dans un quartier pauvre du 19e arrondissement de Paris. A l’âge de respectivement douze et dix ans, ils perdent leur mère, morte d’une overdose de mĂ©dicaments. Ils sont placĂ©s dans un foyer et passent leur jeunesse « sans histoire Â», avant de faire la connaissance d’un groupe de salafistes parisiens. Sur fond de guerre en Irak, ils se radicalisent progressivement.

Amedy Coulibaly, lui aussi issu d’une famille (très) nombreuse – ils Ă©taient dix enfants – a grandi Ă  Grigny, une banlieue situĂ©e dans l’Essonne, en Ile-de-France. LycĂ©en, il passe Ă  la petite, puis Ă  la grande dĂ©linquance : vols, braquages, trafic de drogue. En 2000, alors qu’il a 18 ans, son meilleur ami Ali Rezgui est tuĂ© par un policier alors qu’il tente de s’enfuir Ă  bord d’une camionnette remplie de motos volĂ©es. Coulibaly s’en sort blessĂ©. Par la suite, il est plusieurs fois condamnĂ© et emprisonnĂ© pour vols aggravĂ©s. En prison, il fait la connaissance de ChĂ©rif Kouachi. DĂ©tenu Ă  Fleury-MĂ©rogis, il participe au tournage clandestin d’une vidĂ©o censĂ©e lever le voile sur les conditions de vie dĂ©gradantes dans la plus grande prison de France.

Produits de la misère

ChĂ©rif et SaĂŻd Kouachi, tout comme Amedy Coulibaly, sont de purs produits de la misère. Tous trois Ă©levĂ©s dans des quartiers dĂ©favorisĂ©s, ils reprĂ©sentent en quelque sorte le portrait typique du djihadiste français : enfance misĂ©rable, petite dĂ©linquance pour Coulibaly, les foyers pour les frères Kouachi, radicalisation sur fond d’interventions occidentales dans des pays arabes et en prison, puis passage Ă  l’acte dans un contexte international plus que tendu. Et ils ne sont pas les premiers ni les derniers Ă  ĂŞtre prĂŞts Ă  passer Ă  l’acte. Comme ces centaines de jeunes, pour la grande majoritĂ© issus de quartiers « chauds Â», qui
partent faire le djihad en Syrie ou en Irak, ils sont français, ils ont grandi en France, ils ont frĂ©quentĂ© l’Ă©cole rĂ©publicaine.

« Un apartheid territorial, social, ethnique […] s’est imposĂ© Ă  notre pays Â», disait le premier ministre français Manuel Valls lors de ses voeux Ă  la presse, le 20 janvier. Une expression beaucoup discutĂ©e et critiquĂ©e par la suite. Etait-elle fausse pour autant ? En France, chaque ville a ses citĂ©s. Des quartiers oĂą est amassĂ©e la population pauvre, très majoritairement « d’origine Â», des quartiers sĂ©parĂ©s de la ville, avec une infrastructure le plus souvent en ruines. Celui qui habite une banlieue n’a que très peu d’occasions de participer Ă  la vie urbaine, pourtant garante de progrès, d’ouverture d’esprit et de multiculturalisme aux yeux de beaucoup. S’y ajoute un taux de chĂ´mage particulièrement Ă©levĂ©, surtout chez les jeunes.

EnfermĂ©s dans ces « zones urbaines sensibles Â», les populations dĂ©favorisĂ©es restent entre elles. La misère se reproduit et les occasions de s’en sortir sont rares. MarginalisĂ©s, stigmatisĂ©s dès qu’ils sortent du quartier parce que facilement reconnaissables en tant que jeunes de banlieue, le repli sur soi, ses amis, son quartier, ses origines et sa religion est courant chez bon nombre d’habitants des quartiers. S’y ajoute une pression sociale Ă©norme : comme dans un village, tout le monde connaĂ®t tout le monde. Alors qu’ils sont le plus souvent français depuis deux ou trois gĂ©nĂ©rations, les seuls contacts que ces jeunes ont avec l’« autre France Â» sont de nature nĂ©gative : contrĂ´les de police racistes, rĂ©ponses nĂ©gatives Ă  des demandes d’emploi, regards assassins lors de sorties en ville.

Très tĂ´t confrontĂ©s Ă  une rĂ©alitĂ© sociale dĂ©sastreuse, sans perspectives et souvent tentĂ©s par l’argent facile que promet la dĂ©linquance, bon nombre dĂ©crochent alors très tĂ´t de l’Ă©cole et n’apprĂ©hendent que peu les « valeurs de la RĂ©publique Â». Dès lors, la prochaine Ă©tape, c’est la prison. Remplies d’habitants des quartiers, les prisons ne sont pas seulement des Ă©coles du crime – tu entres petit dĂ©linquant, tu sors prĂŞt Ă  entamer une carrière dans le grand banditisme -, mais aussi des terreaux fertiles au fanatisme.

Si le cocktail Ă©tait dĂ©jĂ  assez explosif avant, les attentats du 11 Septembre et la « guerre contre le terrorisme Â» – perçue comme guerre contre l’islam par de nombreux musulmans – y ont apportĂ© une dimension nouvelle. DĂ©sormais – du moins subjectivement – rĂ©duits Ă  leur qualitĂ© de musulmans, beaucoup d’habitants des quartiers se dĂ©couvrent un point commun : la religion.

La religion comme point commun

Le sentiment d’ĂŞtre des citoyens de seconde zone est renforcĂ© par un « deux poids, deux mesures Â» rĂ©el ou imaginĂ© : Pourquoi la libertĂ© d’expression s’appliquerait-elle aux caricatures du prophète, mais pas aux spectacles de DieudonnĂ© (lui aussi un produit de banlieue) par exemple ?

Quand les banlieues se sont embrasĂ©es en 2005, suite Ă  la mort de deux jeunes Ă©lectrocutĂ©s alors qu’ils tentaient d’Ă©chapper Ă  la police, la France entière se posait la mĂŞme question qu’en janvier 2015 : comment a-t-on pu en arriver lĂ  ? Beaucoup de rĂ©ponses ont Ă©tĂ© donnĂ©es, beaucoup de promesses faites : peu ont Ă©tĂ© tenues. En quelque sorte, les attentats de Paris constituent l’Ă©tape suivante : « Vous ne nous Ă©coutez toujours pas ? Il faut passer Ă  autre chose que des bagnoles cramĂ©es alors. Â»

Si le problème des banlieues ne peut pas tout expliquer, il peut toutefois donner un dĂ©but de rĂ©ponse Ă  la question « Comment a-t-on pu en arriver lĂ  ? Â». Si d’autres Ă©lĂ©ments ont pu ĂŞtre dĂ©clencheurs pour les attentats de Paris, le sentiment d’injustice et la marginalisation ont très certainement jouĂ© un rĂ´le important dans la radicalisation des Kouachi et de Coulibaly. Tant que le problème des banlieues ne sera pas rĂ©solu, inutile de combattre le djihadisme. Pour chaque Kouachi et chaque Coulibaly arrĂŞtĂ© ou tuĂ©, dix reprendront leur place. Car ils sont aujourd’hui des milliers de jeunes en France prĂŞts Ă  pĂ©ter les plombs.

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Sérial Charlie
Comment trouver la rĂ©ponse adĂ©quate aux attentats contre Charlie Hebdo ? La solution la plus simple trouvĂ©e par l’équipe du woxx a Ă©tĂ© de se dire que la chose est complexe. C’est pourquoi nous avons dĂ©cidĂ© de publier une sĂ©rie d’articles d’une page oĂą, chaque semaine, un membre de la rĂ©daction se penchera sur un aspect de cette affaire. 

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