Sept bĂ©bĂ©s dans un ventre, sept Ă©lèves sur une scène – ou ce qui arrive quand un professeur de français accouche d’une pièce de théâtre.

Ambiance intra-utĂ©rine rĂ©ussie Ă l’Ecole PrivĂ©e Fieldgen.
„C’est le seul endroit dans cette Ă©cole oĂą l’on a le droit de fumer.“ L’interview se fait dans la cave de l’Ecole PrivĂ©e Fieldgen, dans l’atelier des techniciens. Bruno Liviero, professeur dans cet Ă©tablissement depuis dix ans, s’excuse pour le dĂ©cor insolite. Lionel Bessières, l’ingĂ©nieur lumières, lui donne un tabouret pour qu’il puisse s’asseoir, Liviero y appuie son pied, tourne autour, finit par s’asseoir quand mĂŞme. Mais pas pour longtemps. A quelques jours de la première de sa pièce „Comme les sept doigts de la main“, la tension monte. Non seulement chez l’auteur, qui signe la mise en scène avec sa femme Karine, mais surtout chez les actrices.
Les „filles“, c’est Ana, Andreia, AngĂ©lique, Claudia, Danielle, Magaly et Monica. AgĂ©es de 15 Ă 20 ans, elles sont inscrites Ă l’Atelier-théâtre de l’Ă©cole. Chaque annĂ©e, en janvier, le Fieldgen lance une campagne pour rĂ©colter des fonds au profit des lĂ©preux. Et comme le veut la tradition, c’est une reprĂ©sentation théâtrale qui vient clĂ´turer cette campagne.
Cette fois ce sera donc „Comme les sept doigts de la main“, une pièce sur les conversations in utero d’une bande de septuplĂ©s. Il est assez peu commun de voir un auteur s’attaquer au sujet, fĂ©minin par excellence, qu’est la maternitĂ©. „Tout le monde peut se reconnaĂ®tre dans cette pièce“, dit Liviero. Pères, mères et ceux et celles qui se rappellent encore d’avoir un jour Ă©tĂ© Ă leur tour des enfants. „L’Ă©criture me permet d’explorer un univers que je ne connaĂ®trais jamais.“ Le dĂ©clic, il l’a eu grâce Ă sa femme. „Je cherchais un sujet“, explique-t-il, „et voilĂ que ma femme me rapporte un presse-papier en forme d’oeuf.“ Il le pose sur son bureau, le regarde et voilĂ , il a trouvĂ©. D’un point de vue formel, le fait de devoir Ă©crire pour une troupe composĂ©e uniquement de filles lui impose certaines contraintes. „Bruno n’aime pas l’idĂ©e que les Ă©tudiantes doivent se dĂ©guiser en hommes pour les besoins d’une pièce“, dit Karine Liviero, qui fait Ă©quipe avec son mari pour la mise en scène. Les bĂ©bĂ©s sont donc asexuĂ©s, vĂŞtus de petits bonnets couleur chair – Ă dĂ©faut de sexe, ils ou elles ont pourtant dĂ©jĂ un caractère bien trempĂ©.
Ecolo, gourmande, ou possessive?
Ana, c’est l’Ă©cologiste qui, mĂŞme dans le ventre de sa mère, s’inquiète du rĂ©chauffement de la planète et des effets nĂ©fastes des OGM. Danielle par contre est la gourmande: Que faire si dehors il n’y avait pas suffisamment de nourriture pour elle et ses frères et soeurs? Magaly attend avec impatience la dĂ©couverte du monde extĂ©rieur et la rencontre avec sa mère. Parce que chaque groupe doit avoir ses leaders, Bruno Liviero a Ă©galement imaginĂ© deux fortes tĂŞtes: AngĂ©lique, qui guide les autres, Claudia, qui les domine et qui les Ă©touffe par Ă©gocentrisme. Mais est-ce qu’Ă la fin, ils/elles seront vraiment sept? Rien n’est moins sĂ»r. „Tu n’as pas fini d’incuber!“ lance Claudia Ă Andreia, la plus petite, bien consciente de sa fragilitĂ©. Philosophe, cette dernière sait que le chemin ex utero sera trop loin pour elle et elle se fait une raison, alors que sa soeur Monica tente toujours de la sauver. „Andreia a absolument voulu reprendre ce rĂ´le“, explique Karine Liviero, „pour nous convaincre que ce bĂ©bĂ© ne va pas mourir.“
Pendant toute la durĂ©e de la pièce, les sept actrices restent sur scène, parfois lovĂ©es contre la paroi du „ventre“, parfois accroupies autour de la sortie mystĂ©rieuse qui les mènera Ă l’extĂ©rieur. Un vrai casse-tĂŞte chinois en ce qui concerne la mise en scène, mais aussi en matière de jeu scĂ©nique: les filles doivent Ă tout moment se montrer prĂ©sentes et cela en rĂ©citant un texte regorgeant de jeux de mots et de rĂ©fĂ©rences littĂ©raires ou autres.
Deux mondes
„Au dĂ©but, je ne comprenais pas du tout“, avoue AngĂ©lique. Au fil des sĂ©ances de l’Atelier-théâtre, elles ont pourtant appris Ă rentrer dans cette pièce exigeante au premier abord et surtout Ă la dĂ©fendre de manière passionnĂ©e. Leurs propos traduisent un vĂ©ritable enthousiasme Ă mille lieues de la convention qui veut que l’on porte aux nues chaque projet auquel l’on collabore. Depuis le dĂ©but de l’annĂ©e, elles sacrifient tout leur temps libre au théâtre. Il y en a qui craquent lorsqu’elles voient le planning, mais celles qui restent font preuve d’une rĂ©sistance Ă
toute Ă©preuve. „Il est assez sĂ©vère“, dit Claudia Ă propos de Bruno Liviero, „mais c’est pour notre bien.“ Monica acquiesce: „Il ne veut pas que nous perdions notre temps et que nous nous ridiculisions.“ Sur scène, elles tiennent le coup mĂŞme dans des conditions extrĂŞmes. Comme la salle des fĂŞtes du Fieldgen fait Ă©galement fonction de cantine, les internes interrompent les rĂ©pĂ©titions pour prendre leur dĂ®ner. Elles le font en silence, pendant que la troupe poursuit stoĂŻquement son travail et Ă la fin le „public“ laisse ses lasagnes pour applaudir les camarades.
„Les filles sont formidables“, dit Karine Liviero entre deux scènes. Son mari continue de les pousser Ă aller plus loin, mais pendant l’interview il a l’air visiblement ravi du rĂ©sultat. „Je les fĂ©liciterai après la première“, sourit-il. Plus que par l’exigence, son attitude s’explique par un souci de rester humble. Ce Français, originaire du Sud, nĂ© en 1965, est lui-mĂŞme montĂ© très jeune sur les planches. Il a pu intĂ©grer des troupes professionnelles et a fini par avoir un peu „le melon“, comme il le dit lui-mĂŞme. Depuis, il a radicalement changĂ© d’attitude: „Aujourd’hui je ne supporte plus les auteurs qui font de grandes phrases.“ Et il ajoute: „J’aime les choses simples.“ Son curriculum vitae impressionnant – il a non seulement travaillĂ© comme acteur et metteur en scène, mais aussi comme thĂ©rapeute, ses pièces sont reprĂ©sentĂ©es dans le cadre de festivals internationaux – il le laisse le plus souvent Ă la porte de la salle de classe. „Ma vie de prof et ma vie d’artiste sont pour moi deux mondes sĂ©parĂ©s.“
L’Atelier-théâtre du Fieldgen est pour lui avant tout un „laboratoire“, qui lui permet d’une part de faire du théâtre, mais d’accomplir Ă©galement une mission pĂ©dagogique. Le fait de jouer aide les Ă©lèves Ă se familiariser avec le français et de se sentir Ă l’aise avec cette langue. A partir de lĂ , Karine et Bruno Liviero auraient bien envie d’aller plus loin. Un premier pas a Ă©tĂ© la mise en place de l’asbl, les „ArteMiss“, une structure ouverte, composĂ©e pour l’occasion d’Ă©tudiantes du Fieldgen. Grâce Ă un partenariat avec le Théâtre des Capucins, les septuplĂ©s pourront donc, le 31 janvier, fouler une vraie scène et elles le mĂ©ritent. Dès les premières phrases, elles rĂ©ussissent Ă clouer le public sur ses chaises. Le manque d’expĂ©rience est compensĂ© par l’intensitĂ© du jeu des actrices qui semblent dĂ©couvrir leur art au fil des mots. Ici l’ambition n’est ni de choquer le public ni de rĂ©inventer le monde: l’envie de jouer Ă elle seule suffit Ă crĂ©er quelque chose d’exceptionnel.
En attendant, sur son tabouret dans l’atelier, Bruno Liviero refuse de viser trop haut: „Pour moi, un Ă©crivain est un artisan. J’Ă©cris une pièce comme un menuisier fabrique un meuble.“ Depuis vingt ans qu’il frĂ©quente les salles obscures – des deux cĂ´tĂ©s du rideau – il ne s’en lasse pas. „Quand je vais au théâtre, je me laisse bercer. J’y vais comme un enfant.“
„Comme les sept doigts de la main“ par Bruno Liviero, mis en scène par Karine et Bruno Liviero, Ă voir ce vendredi et samedi, 28 et 29 janvier Ă l’Ecole PrivĂ©e Fieldgen ou le lundi, 31 janvier au Théâtre des Capucins Ă 20h.
ArteMiss
La compagnie explore les applications pĂ©dagogiques de l’expression dramatique. Elle mène Ă©galement, en partenariat avec le Théâtre des Capucins, un projet expĂ©rimental associant l’expression dramatique et l’accompagnement d’Ă©lèves en difficultĂ©s scolaires. Elle initie des adolescent-e-s et de jeunes adultes aux pratiques théâtrales. Elle compte Ă son actif plusieurs crĂ©ations dont „RĂ©alitĂ©s Ă show“ parue aux Editions du PanthĂ©on en 2004.

