A 82 ans, le poète luxembourgeois Emile Hemmen a toujours suivi sa propre voie, en dehors des tendances.

Lorsqu’on lui demande s’il a l’impression que tous les aspects de son travail artistique ont Ă©tĂ© abordĂ©s au cours de l’interview, si tout a Ă©tĂ© dit, Emile Hemmen hausse les Ă©paules: „Vous savez, une conversation ne se termine jamais vraiment.“ Il tient nĂ©anmoins Ă ajouter sa dĂ©finition personnelle de la poĂ©sie: „La poĂ©sie est l’image inachevĂ©e d’une plĂ©nitude qui nous est refusĂ©e.“ Constat amer, dirait-on, mais l’Ă©crivain ne le voit pas de cet oeil. Car ce cĂ´tĂ© inachevĂ© est pour lui Ă©galement la promesse d’une ouverture. „La poĂ©sie devrait s’ouvrir Ă toutes les formes et Ă toutes les images.“
Qui lit les vers d’Emile Hemmen, s’attendra peut-ĂŞtre Ă rencontrer un homme renfermĂ©, dĂ©sabusĂ©. Son Ă©criture semble dictĂ©e par la douleur et l’urgence. „Mais comment dire cette chose qui lentement se perd?“ s’interroge-t-il dans son dernier recueil „Histoires de soifs“. „Soifs“ au pluriel, parce que le mot permet plusieurs interprĂ©tations. C’est la soif de la terre qui attend la pluie ou encore la soif de l’homme-soif qui attend la femme-source. La soif aussi de cette „plĂ©nitude refusĂ©e“. L’Ă©crivain trouve mille images pour donner un visage au regret: „La nuit calligraphie les gestes intimes qui n’auront jamais lieu“ ou „Pour oublier l’odeur d’un paradis dont on ne guĂ©rira jamais.“
Esprit ouvert
Et pourtant c’est un homme serein qui se cache derrière ces lignes. Un esthète surtout. Avec fiertĂ©, il montre les ouvrages bibliophiles qu’il a publiĂ©s avec des illustrations originales de Roger Bertemes ou Henri Kraus. Sa main caresse un des dessins de Nico Thurm: „Regardez, comme c’est magnifique.“ Il cultive le contact avec les jeunes, s’intĂ©resse Ă toutes les nouveautĂ©s.
„Ech sinn net esou al, wĂ©i vill mengen, dass ech wier“, dit-il en souriant. Puis, comme s’il prenait Ă l’instant conscience que la vie ne dure pas Ă©ternellement: „Je n’ai pas peur de la mort.“ RĂ©flĂ©chir Ă l’importance du temps dans la vie de l’homme, il l’a fait depuis longtemps. Dans ses tiroirs attendent dĂ©jĂ deux nouveaux recueils qui traitent du cĂ´tĂ© Ă©phĂ©mère de la vie. Hemmen a bien profitĂ© de la sienne. „Qu’est-ce que tu as pu Ă©crire“, lui lancent souvent des connaissances en jetant un regard sur son curriculum vitae ou sur sa bibliothèque. Cela fait plus d’un demi-siècle que la littĂ©rature est le dada d’Emile Hemmen, une vĂ©ritable passion qui ne le lâche Ă aucun moment.
Son premier recueil de poèmes, il le publie Ă compte d’auteur en 1948. „Mai Wee“, une collection de poèmes en luxembourgeois, est encore très empreinte de ce que Hemmen a pu vivre pendant la guerre. D’abord rĂ©sistant, puis rĂ©fractaire, il a passĂ© une partie de l’Occupation cachĂ© dans une ferme Ă Hellange, une expĂ©rience dont il tĂ©moigne d’ailleurs dans le documentaire „Heim ins Reich“ de Claude Lahr. En 1945, la langue luxembourgeoise s’impose. „Ce choix avait bien entendu une dimension politique.“ Rapidement, il dĂ©laisse pourtant le luxembourgeois pour l’allemand, langue qui permet une autre approche de la littĂ©rature. Emile Hemmen ne se voit pas en grand dĂ©fenseur de la langue luxembourgeoise. Il est plutĂ´t de ceux qui pensent que tĂ´t ou tard elle finira par disparaĂ®tre, Ă©crasĂ©e par le poids des mots Ă©trangers, qui se font une place dans notre vocabulaire. „Chaque mot qui meurt constitue une perte“, dit-il, mais ajoute nĂ©anmoins qu’il n’a pas l’intention de mener „une guerre“ en faveur d’un luxembourgeois „pur“. Comme la poĂ©sie, la langue devrait rester inachevĂ©e, ouverte, flexible.
Havre de paix
C’est en allemand qu’Emile Hemmen Ă©crit son unique roman „Die Wahl“, paru par extraits dans le journal „Rappel“ au cours des annĂ©es 60. L’histoire, vaguement autobiographique, traite de l’Occupation. Cependant l’Ă©criture n’a rien Ă voir avec le style très documentaire qui caractĂ©rise parfois les ouvrages se rapportant Ă la pĂ©riode. Chez Hemmen, chaque phrase tĂ©moigne de
l’attachement de l’auteur Ă la poĂ©sie. „Certains m’ont reprochĂ© mes descriptions trop dĂ©taillĂ©es ou un certain manque d’action“, dit-il. Il aime les mĂ©taphores, le style très imagĂ©. „Je ne pourrais pas changer ma façon d’Ă©crire pour attirer plus de lecteurs.“ Il refuse de se faire violence. „Et schreiwt een Ă«mmer sech selwer.“
Depuis la rĂ©-Ă©dition du roman en 2000 aux Ă©ditions Rapid Press, il se consacre exclusivement Ă la poĂ©sie. „Il est sans doute trop tard maintenant pour entamer la rĂ©daction d’un deuxième roman“, dit-il. Ce qui le rend heureux, c’est de pouvoir consacrer chaque jour du temps Ă l’Ă©criture pour noter un poème ou seulement quelques vers. Cela fait 21 ans qu’il a pris sa retraite et qu’il n’a plus besoin de lutter tous les jours pour trouver le temps de s’adonner Ă sa passion. Après avoir entamĂ© une carrière dans l’enseignement, Hemmen s’est investi Ă partir de 1966 dans le travail avec des personnes handicapĂ©es. Il Ă©tait directeur du centre de rĂ©adaptation Ă Cap. „J’ai eu la chance d’aimer mon mĂ©tier, c’Ă©tait un enrichissement plutĂ´t qu’une corvĂ©e“, dit-il.
Aujourd’hui Emile Hemmen est arrivĂ© Ă destination. Après avoir dĂ©mĂ©nagĂ© sept fois, il s’est enfin posĂ© Ă Mondorf-les-Bains, dans une maison avec un grand jardin bien entretenu. „Ceci est mon refuge“, sourit-il, assis sur la terrasse, caressant son chat d’une main, feuilletant ses livres de l’autre. Dans la poĂ©sie, un de ses sujet de prĂ©dilection, c’est la nature. Le peu d’Ă©gard qu’ont les ĂŞtres humains envers cette nature le scandalise. „En dĂ©truisant la nature, nous dĂ©truisons une partie de nous-mĂŞmes.“ Il aime se promener pour se dĂ©tendre, pour „se laver l’esprit“. Son enfance, il l’a passĂ©e Ă Wecker dans une ferme isolĂ©e au milieu du „Syrdall“. Il a toujours la nostalgie de ces dix annĂ©es passĂ©es au sein d’une nature qui lui permettait de se rĂ©fugier dans une solitude choisie.
Dans sa jeunesse, l’Occupation et la guerre ont bouleversĂ© ses projets. A l’AthĂ©nĂ©e, les Ă©lèves n’apprenaient plus que l’allemand et c’est sur le tard qu’Emile Hemmen a vĂ©ritablement dĂ©couvert la langue française. Au dĂ©but des annĂ©es 60, il part Ă Paris pour continuer ses Ă©tudes et tient pour la première fois en main les ouvrages des surrĂ©alistes. „C’Ă©tait une rĂ©vĂ©lation“, se souvient-il, „j’avais une envie immense de tout rattraper.“ Dans les annĂ©es 80, il devient un des pères fondateurs de la revue „Estuaires“, une revue de poĂ©sie publiĂ©e entre 1986 et 2002, avec des textes d’auteur-e-s francophones originaires du Luxembourg, mais aussi avec des auteur-e-s amĂ©ricain-e-s, français-e-s, cubain-e-s entre autres. Emile Hemmen a pu se faire des amis un peu partout dans le monde, ses ouvrages se distribuent Ă travers ces rĂ©seaux d’amateurs de poĂ©sie.
C’est aussi grâce Ă „Estuaires“ qu’il a connu les „Compagnons de la ForĂŞt des Mille Poètes.“ Des fĂ©ru-e-s de littĂ©rature dans le dĂ©partement Allier dans l’Auvergne ont achetĂ© une forĂŞt avec 2.000 chĂŞnes et veulent donner Ă chaque arbre le nom d’un poète. Pour le Luxembourg, ils ont choisi Emile Hemmen. „Je viens d’avoir une lettre qui m’informe que le chĂŞne numĂ©ro 951 sera le mien“, dit-il en souriant.
Emile Hemmen (avec le poète belge AndrĂ© Schmitz) sera l’invitĂ© du bistrot littĂ©raire Ă la Kulturfabrik le mardi 10 mai Ă 20h. Son dernier ouvrage „Histoires de soifs“ a paru dans la collection „graphiti“ des Editions Phi.

