ART: Etat des lieux

von | 08.07.2005

Dans une grande rétrospective, Dudelange rend hommage au peintre Frantz Kinnen. Entretien avec le commissaire
de l’exposition, Christian Mosar, sur un artiste inclassable.

Frantz Kinnen dans son atelier, boulevard de la Pétrusse.

woxx: Plus de 25 ans après sa mort, pourquoi faut-il se souvenir de Frantz Kinnen?

Christian Mosar: Avant tout parce que son parcours Ă©tait tout Ă  fait exceptionnel. Il Ă©tait autodidacte – plutĂ´t que d’intĂ©grer une Ă©cole artistique, il a dans un premier temps enchaĂ®nĂ© les petits boulots, avant de sauter le pas et de devenir artiste indĂ©pendant. Dans les annĂ©es 30, on connaissait de lui surtout ses caricatures pour le journal satirique „Mitock“, et plus tard pour le „PĂ©ckvillchen“. Ce n’est qu’après la Deuxième Guerre mondiale qu’il a vraiment commencĂ© Ă  s’Ă©tablir.

Et pendant l’Occupation?

Politiquement, Frantz Kinnen Ă©tait de gauche, mĂŞme s’il n’a jamais Ă©tĂ© membre d’un parti. Entre 1940 et 1945, il a refusĂ© de s’inscrire Ă  la VdB et Ă  la Kulturkammer, ce qui a fait qu’il n’a pas pu montrer ses oeuvres. C’Ă©tait un des rares artistes luxembourgeois qui a prĂ©fĂ©rĂ© renoncer Ă  ses ambitions plutĂ´t que de collaborer. Quand il est devenu secrĂ©taire du Cercle artistique (CEL) en 1947, il a dĂ» travailler avec un certain nombre de collègues qui n’avaient pas hĂ©sitĂ© Ă  jouer le jeu des nazis. Il leur Ă©crivait des lettres pour vider son sac, il en Ă©tait malade …

Les quelques textes qui Ă©voquent Frantz Kinnen ne manquent d’ailleurs pas de mentionner qu’il Ă©tait plutĂ´t difficile Ă  vivre …

On le dit grincheux, c’Ă©tait un „KnĂ©ckjhang“. C’est vrai qu’il a choisi un parcours qui n’Ă©tait pas Ă©vident, celui de l’artiste indĂ©pendant. Il Ă©tait toujours Ă  court d’argent, en partie parce qu’il pouvait avoir des attitudes catĂ©goriques et intransigeantes. A deux reprises on lui a proposĂ© une place d’employĂ© de l’Etat, mais il a refusĂ©. Il se considĂ©rait comme un artiste professionnel. S’il a dĂ©missionnĂ© en tant que secrĂ©taire du CAL en 1957, c’Ă©tait parce qu’Ă  partir de ce moment-lĂ , les amateurs aussi avaient le droit d’exposer. Il ne l’a pas acceptĂ©. Et pourtant il s’est engagĂ© pour la promotion des mĂ©tiers de l’art et pour les jeunes, crĂ©ant le prix de la peinture et de la sculpture pour jeunes. Mais c’Ă©tait un solitaire. Le sculpteur Wenzel Profant Ă©tait une des rares personnes qu’il comptait parmi ses amis.

Comment a-t-il pu survivre au Luxembourg en tant qu’artiste indĂ©pendant?

Frantz Kinnen correspondait un peu au clichĂ© du peintre sans le sou, Ă  qui il arrivait de payer ses dettes avec des tableaux. D’autant plus qu’au Luxembourg Ă  l’Ă©poque, il n’y avait ni bourses, ni aides Ă©tatiques pour les artistes. Ce n’est qu’Ă  partir des annĂ©es 70 qu’il a pu vivre de manière un peu plus confortable. Il bĂ©nĂ©ficiait notamment de nombreuses commandes pour rĂ©aliser des vitraux – alors qu’il Ă©tait athĂ©e. Grand nombre d’Ă©glises au Luxembourg ont des vitraux signĂ©s Kinnen, de mĂŞme que les synagogues de Luxembourg et d’Esch-sur-Alzette, mais les gens l’ignorent souvent.

Et comment pourrait-on caractériser le peintre Frantz Kinnen?

Il est inclassable. Pour notre exposition, nous avons reçu des pièces dont nous n’aurions jamais cru qu’elles puissent ĂŞtre de lui. On dirait presque du Jackson Pollock … Kinnen est cĂ©lèbre pour avoir Ă©tĂ© le premier Luxembourgeois Ă  avoir exposĂ© un tableau abstrait Ă  l’Ă©tranger, au prestigieux Salon des RĂ©alitĂ©s Nouvelles Ă  Paris en 1948. Mais il ne se limitait pas Ă  l’abstraction. Parallèlement, il rĂ©alisait aussi des oeuvres figuratives. Dans ses oeuvres, il raconte souvent des histoires, mĂŞme si pour lui la forme primait toujours sur le fond. En fait, il travaillait inlassablement et touchait Ă  tout. Aujourd’hui il est surtout connu pour son illustration du „RĂ©nert“, paru en 1972, et ces dessins prouvent qu’il Ă©tait avant tout un très bon dessinateur et coloriste.

Est-ce qu’il avait des particularitĂ©s?

En tant que dessinateur, il avait une technique bien Ă  lui. Il esquissait tout d’un trait, sans lever la main, et il repassait plusieurs fois sur le mĂŞme trait. Ses compositions, il ne les prĂ©parait jamais Ă  l’avance. C’est ainsi qu’on voit qu’il n’a pas appris l’art sur les bancs d’une Ă©cole. Aux Beaux-Arts on vous apprend Ă  toujours faire des croquis. Il Ă©tait aussi un grand coloriste: parfois, ses tableaux sont tellement complexes qu’on arrive Ă  peine Ă  les regarder. En plus, il faut savoir qu’il Ă©tait Ă  moitiĂ© aveugle – il avait perdu la vue sur un oeil Ă  la suite d’une mĂ©ningite, quand il Ă©tait bĂ©bĂ©.

Est-ce qu’il faisait partie d’une Ă©cole de peintres au Luxembourg?

Il faut dire que souvent les autres peintres le snobaient, justement parce qu’il Ă©tait autodidacte. L’Ă©tonnant chez Frantz Kinnen est qu’il ne semble pas s’ĂŞtre inspirĂ© de quelqu’un en particulier.

Sur quels aspects de son oeuvre l’exposition met-elle l’accent?

Nous avons surtout voulu prĂ©senter la diversitĂ© de son travail. L’exposition et le catalogue qui va paraĂ®tre au courant de l’Ă©tĂ© ne sont qu’un dĂ©but. Nous avons constatĂ© qu’il n’existe quasiment aucune documentation sur Frantz Kinnen. Heureusement que ses deux filles ont gardĂ© tous les articles Ă©crits sur leur père! Et en ce qui concerne ses oeuvres, j’estime que nous n’avons mĂŞme pas la moitiĂ© de tout ce qu’il a fait au courant de sa vie. Ce que nous voulions faire, c’Ă©tait un premier Ă©tat des
lieux. PrĂ©senter l’artiste au public dans l’espoir que cela Ă©veillera l’intĂ©rĂŞt de certains et fera avancer la recherche.

Viennent de paraĂ®tre Ă  quelques semaines d’intervalle un livre sur le cinĂ©ma luxembourgeois et le „Rockbuch“. A quand une grande anthologie sur les arts plastiques au Luxembourg?

C’est effectivement assez bizarre que l’historiographie de l’art contemporain national soit quasiment inexistante. Et pourtant il y a suffisamment d’historiens de l’art au Grand-DuchĂ©. L’ouvrage le plus complet sur un peintre luxembourgeois est la monographie sur Kutter. Notre catalogue sur Frantz Kinnen n’est d’ailleurs ni une prĂ©sentation complète de ses oeuvres, ni une analyse scientifique. Nous voulions simplement, Ă  l’occasion du centenaire de l’artiste, laisser une première trace Ă©crite. Je n’ai pas l’intention de le faire passer pour un gĂ©nie – c’Ă©tait un très bon technicien et il savait tout faire. Mais ce qui est sĂ»r, c’est que c’Ă©tait un „vrai“ artiste, parce qu’il s’est consacrĂ© tout entier Ă  sa passion et parce qu’il n’a jamais cessĂ© de faire un travail sur lui-mĂŞme.

Interview: Claudine Muno

Frantz Kinnen est nĂ© Ă  Dudelange le 5 fĂ©vrier 1905. Il a grandi dans le milieu ouvrier de la „Schmelz“. En 1926,
il Ă©pouse Lucie PĂĽtz avec laquelle il a deux filles, Françoise et Alice. Dans les annĂ©es 20 Ă©galement, il quitte sa ville natale pour s’installer au 76, boulevard de la PĂ©trusse,
Ă  Luxembourg-Ville, oĂą il vivra jusqu’Ă  sa mort en 1979.
Le peintre, dessinateur, sculpteur et crĂ©ateur de vitraux a Ă©tĂ© maintes fois rĂ©compensĂ© pour son travail: il a entre autres reçu trois fois le „Prix Grand-Duc Adolphe“. Il a participĂ© Ă  de nombreuses expositions Ă  l’Ă©tranger, de Paris Ă  New York, de Tokio Ă  Sao-Paulo.

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