„Kandahar“ est un film sur l’Afghanistan, sur le poids des interdits qui y règnent et sur les malheurs du peuple qui y vit. A voir absolument!

La journaliste-actrice Niloufar Pazira a mis beaucoup d’elle-mĂŞme dans „Kandahar“.
IMAGES AFGHANES
Voyage en prison
Il y a encore des gens qui pensent que le cinĂ©ma a le pouvoir de rendre le monde meilleur. Mohsen Makhmalbaf et Niloufar Pazira en font visiblement partie. Le premier, rĂ©alisateur nĂ© Ă TĂ©hĂ©ran, a Ă©tĂ© emprisonnĂ© Ă l’âge de 17 ans, de 1974 Ă 1979, suite Ă sa lutte contre le rĂ©gime du shah. La deuxième est journaliste, rĂ©fugiĂ©e afghane au Canada depuis les annĂ©es 80. Un jour, elle reçoit une lettre dĂ©sespĂ©rĂ©e d’une amie restĂ©e en Afghanistan. Niloufar Pazira tente alors de rentrer clandestinement dans son pays natal pour l’aider. C’est, en gros, l’histoire de ce retour qui est racontĂ© dans „Kandahar“.
Mohsen Makhmalbaf a collaborĂ© Ă©troitement avec son actrice principale, Niloufar Pazira, et a ainsi rĂ©alisĂ© un film d’une force rare, un film qui voulait dĂ©noncer surtout la situation des femmes afghanes, un film pris de court par les Ă©vènements du 11 septembre et la riposte militaire qui y a fait suite. Mais son sujet reste d’actualitĂ©: „Pour nous, la solution aux problèmes en Afghanistan n’est certainement pas politique, mais se trouve au niveau culturel. Pour changer quoi que ce soit lĂ -bas, il faut miser sur l’Ă©ducation des enfants“, ont rĂ©pĂ©tĂ©, Ă plusieurs reprises, le rĂ©alisateur et la journaliste-actrice lors de leur confĂ©rence de presse au Luxembourg, lundi dernier.
Pour arriver Ă convaincre de cette nĂ©cessitĂ©, c’est d’abord les spectateurs et spectatrices que „Kandahar“ Ă©duque.
Nafas, jouĂ©e par Niloufar Pazira, arrive en Afghanistan Ă la recherche de sa soeur, qui n’a plus de jambes depuis qu’elle a marchĂ©, encore enfant, sur une mine. Pour la retrouver Ă Kandahar, ville sainte, Nafas doit traverser le dĂ©sert en jouant la quatrième femme d’un rĂ©fugiĂ© voulant regagner l’Afghanistan. Pour cela elle dit devoir revivre „les prisons“ qui font ce pays oĂą tout semble banni. La première de ces prisons est ce fameux burqa (sorte de tchador afghan). Elle laisse ainsi tout derrière elle, ne gardant qu’un petit magnĂ©tophone pour enregistrer ses pensĂ©es. Ces enregistrements donnent lieu, au dĂ©but du film, Ă de longues explications, souvent en voix off, sur l’Afghanistan et la situation des gens qui y vivent. C’est ici que Makhmalbaf nous Ă©duque, faisant plus un documentaire qu’un film de fiction.
Mais c’est pour mieux nous embarquer dans le voyage dangereux que va entreprendre Nafas, Ă travers un pays oĂą seules les armes sont modernes et oĂą il vaut mieux ne faire confiance Ă personne. Ici c’est chacun pour soi.
Nafas y vivra des scènes très inĂ©gales; comiques, dramatiques, parfois les deux Ă la fois. Elle commence son voyage en compagnie d’une famille afghane. Le père tient en main un petit drapeau des Nations Unies, censĂ© le protĂ©ger, lui et sa famille, durant son retour au pays natal. Quelques scènes plus tard la famille est dĂ©valisĂ©e par deux passants. „Les Nations Unies et autres organisations internationales n’ont fait que rĂ©agir Ă diffĂ©rentes catastrophes humanitaires en Afghanistan. Leur rĂ´le n’a jamais Ă©tĂ© actif“, explique Niloufar Pazira, avant de revenir, avec son rĂ©alisateur, sur la nĂ©cessitĂ© de mettre sur pied des projets d’Ă©ducation, ce Ă quoi il/elle invitent Ă©videmment aussi les Nations Unies.
ForcĂ©ment, la rĂ©alisation de ce film Ă©tait loin d’ĂŞtre facile. Makhmalbaf a, par exemple, improvisĂ© beaucoup de scènes avec de vrai-e-s rĂ©fugiĂ©-e-s, faisant souvent face Ă la haine existant entre diffĂ©rents clans. Ceci donne une rĂ©alitĂ© poignante Ă „Kandahar“. Le public ressent un peu du danger et surtout du malheur quotidiens que doivent vivre ces gens. Une scène très belle montre un docteur qui prescrit du pain – matin, midi et soir – Ă une femme se plaignant de maux de ventre, qu’il doit diagnostiquer Ă travers un trou dans un drap. „Ces gens n’ont pas besoin d’un docteur, mais d’un boulanger“, est alors son commentaire.
La fin de „Kandahar“ est synonyme d’un regard emprisonnĂ© vers un soleil levant, rempli d’espoir. Un paradoxe que l’on retrouve aussi dans l’utilisation du burqa. S’il reprĂ©sente d’abord une prison pour Nafas, cette Ă©toffe lui permettra de plus en plus de passer inapperçue, de poursuivre son chemin dans l’anonymat. La prison devient aussi protection.
„Kandahar“ est un film de fiction très documentaire, qui montre le malheur afghan de façon poignante, sans jamais devenir sentimental. Pour tout-e-s ceux et celles qui croient que le cinĂ©ma peut, au moins, Ă©largir les horizons.
A l’Utopia

