Contraint de quitter le Luxembourg en 2024 et dorénavant basé à Bruxelles, l’artiste Alborz Teymoorzadeh explore les moments de flux à travers des photographies, des illustrations et des enquêtes architecturales. Conversation sur la vie d’artiste et la valorisation de l’art.

Créées lors d’une résidence artistique, les illustrations présentées sur les backcovers capturent des instants paisibles, mais fragiles, reflétant l’état d’esprit de l’artiste iranien. (© Alborz Teymoorzadeh)
woxx : Vous êtes originaire du nord de l’Iran, mais avez vécu plusieurs années au Luxembourg. Qu’est-ce qui vous avait amené au grand-duché ?
Alborz Teymoorzadeh : En premier lieu mes études de master. En Iran, j’avais étudié l’architecture, un cursus Bachelor intense, du fait qu’il y dure cinq années. Je pense qu’ici en Europe, les études d’architecture sont plus accessibles et moins difficiles. C’est pourquoi, au niveau des études en architecture, il y a un manque de connaissances structurelles : les conséquences de cela sont visibles dans l’architecture moderne qui est si sobre et homogène. Je voulais m’améliorer toutefois, me donner d’autres défis et retourner à l’architecture. Le choix de l’université était une coïncidence, le prix du cursus à l’Université du Luxembourg étant simplement abordable.
Vous êtes architecte, mais aussi illustrateur et, après vos études, vous avez surtout travaillé en tant que photographe. Qu’est-ce qui vous fascine dans cette dernière discipline ?
L’architecture prend du temps : il faut attendre au moins deux années afin de voir le résultat final. La photographie, elle, est immédiate. À l’époque, j’étais jeune – je devais avoir 22 ou 23 ans – et, tout comme la majorité de la population iranienne, je vivais une vie très agitée. En général, la vie en Iran est très intense, cela n’a pas changé. C’est une différence avec l’Europe remarquable pour moi.
En quoi votre formation d’architecte influence-t-elle votre approche artistique ?
C’est une question à laquelle il est difficile de répondre, parce que, comme pour d’autres artistes, mon art ressort de moi. Je passe chaque instant à chercher et à trouver ma position dans ce monde. Toute décision est accompagnée d’un moment de création. C’est pourquoi je ne catégorise pas mes œuvres en disant : « Ça, c’est de l’architecture et ça, c’est de la photographie. » Simplement, je vis et je travaille. Tout comme pour l’agriculteur qui n’a ni congés ni jours de repos, mon travail est intrinsèquement lié à ma vie. Je vois les différentes disciplines plutôt comme des outils que je peux utiliser à mon gré. Plus j’ai d’outils, plus j’ai de possibilités – d’un point de vue sociologique, du pouvoir – pour m’exprimer et façonner ma vie.
« Beaucoup de travailleurs du théâtre ne se sentent pas valorisés. En les photographiant, je leur donnais une preuve de leur importance. »
Au début de votre carrière, vous vous êtes surtout centré sur la photographie de théâtre. Pourquoi ?
C’était comme si quelque chose m’appelait depuis ce monde. J’ai commencé à travailler avec un très petit théâtre dans ma ville natale Babol, puis, après le service militaire qui est obligatoire, avec divers metteurs en scène à Téhéran, notamment Hamid Pourazaari ou Hassan Madjooni. Ce qui m’intéressait n’était pas seulement le fait de capturer un moment décisif, mais de trouver une profondeur, pour qu’un moment capturé en contienne plusieurs à la fois – une séquence immobile. La vraie photographie de théâtre est un processus : on commence avec une troupe dès le début de la production, on l’observe et on essaie de documenter l’ensemble. En tant que spectateur, quand on assiste à une représentation, on ne voit que vingt pour cent du travail. Cette invisibilité fait que beaucoup de travailleurs – des techniciens éclairagistes, par exemple – ne se sentent pas valorisés. En les photographiant, je leur donnais une preuve de leur importance au sein du groupe. Il s’agit de personnes qui sont souvent négligées, au Luxembourg aussi.
Vous-même, vous avez dû quitter le Luxembourg à la fin 2024, parce que le ministère des Affaires intérieures avait rejeté le renouvellement de votre titre de séjour, ayant jugé que vous ne disposiez pas de ressources financières suffisantes. Pensez-vous que votre cas montre à quel point la société accorde peu de valeur à celleux qui travaillent dans les arts ?
Le ministère n’avait pas analysé la valeur culturelle de mon travail. Alors oui, je pense que le gouvernement élu et une part de la société ne valorisent pas du tout l’art. Ils le voient comme un hobby, ce qui est un manque de respect absolu. Le public ne s’aperçoit souvent pas de toutes les connaissances et expertises nécessaires afin de devenir artiste : il faut savoir se gérer comme une entreprise si on est indépendant, agir en tant que comptable, graphiste, secrétaire, expert en réseaux sociaux… – et en plus, il faut tolérer des opinions qui nous dévalorisent à tout moment.
Qu’est-ce qui vous a poussé à devenir artiste ?
Je n’ai pas choisi d’être artiste. Il s’agit d’un processus qui ne correspond pas à la notion occidentale qui distingue entre vie professionnelle et vie privée. Je vie et continue à repousser mes limites créatives, ce qui influence la société et parfois provoque des réactions dans son sein. En Iran, la situation en ce moment est catastrophique. Mais cela m’a poussé à essayer de redéfinir ma position.
Dans une entrevue avec le magazine états-unien ZH, vous expliquez vous être senti comme un immigrant dans votre pays natal. Comment vous sentez-vous aujourd’hui, en tant qu’Iranien vivant en Europe, et comment cela a-t-il influencé votre art ?
Il y a divers moments où je remarque les traces néocoloniales qui subsistent et les discriminations auxquelles on fait face en tant qu’immigrant. Par exemple, alors que je travaillais au Luxembourg et que mon salaire venait de l’Université, chaque mois, la banque bloquait le paiement et il fallait que je l’appelle pour recevoir mon salaire de 900 euros par mois – pour la simple raison que je suis iranien. Il y a des moments où vous devez vous détacher de la société et déterminer à nouveau sur quelles valeurs vous vous appuyez pour continuer et vous situer dans le monde. Cela crée un sentiment qui fait que l’on se sent étranger. Curieusement, après mon arrivée au Luxembourg en 2019, j’ai eu l’impression de reconnaître l’endroit : je me suis senti chez moi. J’ai grandi dans le nord de l’Iran, dans une ville située à quelques centaines de mètres sous le niveau de la mer, donc très humide. L’été, il fait 30 à 40 degrés avec une humidité de 80 à 90 pour cent. Le Luxembourg n’est évidemment pas si humide, mais, quand je suis arrivé, j’ai été surpris par la nature, qui me rappelait tellement celle de ma ville natale. Dans ce sens, lorsque je suis descendu de l’avion, l’expérience physique était très similaire. C’est comme si vous entriez dans un miroir : on observe le lieu d’où l’on vient comme un pays étranger, et le nouveau pays comme un retour chez soi. C’est ce que j’appelle une étape liminale, de transition. J’utilise ces instants pour déterminer où je veux aller. Ils sont un outil comme un autre.
« L’art n’est pas valorisé. Il est vu comme un hobby, ce qui est un manque de respect absolu. »
Il s’agit d’images sombres qui créent une atmosphère urbaine presque dystopique. Dans quel état d’esprit vous trouviez-vous lorsque vous avez créé ces œuvres ?
Mon but était de capturer des instants précis mais fragiles et, à travers ceux-ci, de me libérer du passé ainsi que de l’avenir pour vivre dans le présent. Les illustrations sont reliées à mon histoire personnelle et à celle de ma partenaire (l’écrivaine Lénaïc Brulé, ndlr), qui écrivait sa deuxième pièce de théâtre « Adèle et l’Iran ». Il y a donc des scènes urbaines, des moments d’intimité et de rencontre, avec la montagne comme arrière-plan. Pour moi, cette dernière représente une stabilité, la résilience et résistance face à la ville qui, elle, est aujourd’hui devenu un symbole de l’autorité et du contrôle. J’observe des signes très inquiétants en Europe, comme les forces de police qui sont renforcées au Luxembourg. J’ai vu et vécu ce qui s’est passé en Iran et je ne veux pas que cela se reproduise ici. Les images sont donc extrêmement sombres. Je les ai créées lors d’une résidence artistique au centre Kuckuck et, un jour, un ami a vu les illustrations et a dit une seule phrase : « Allume la lumière. » J’ai immédiatement compris ce qu’il voulait dire. Peu après, à trois heures du matin, j’ai commencé à ajouter de la couleur avec des pastels. Mais, puisque le woxx imprime en noir et blanc, les lecteurs verront les illustrations comme je les ai imaginées à l’origine.

