Alejandro González Iñárritu
 : La vengeance comme
 justice imposée

L’adaptation du roman de Michael Punke « The Revenant » est une longue et majestueuse méditation sur la vengeance, l’histoire et la façon dont nous l’appréhendons.

1358kino

Parfois, dans l’atmosphère impitoyable du Far West, la solitude peut être un atout.

1823, le trappeur Hugh Glass et son fils Hawk, à moitié indien, accompagnent des chasseurs de peaux dans les forêts du Missouri. Glass se fait violemment attaquer par un grizzli – son fils et les autres le traînent mourant avec eux, mais leur route est périlleuse. Ils décident à trois de le veiller jusqu’à la mort. Mais il ne mourra pas, il se battra à travers l’hiver, les forêts et les rivières jusqu’à son camp. « The Revenant » se laisse raconter de cette façon, mais il y en a bien d’autres. Dans ce film qui dure plus de deux heures et demie, Alejandro González Iñárritu est parvenu à transcender l’histoire du héros mythique Hugh Glass, incarné dans les moindres détails physiques et psychiques par un Leonardo DiCaprio aussi incisif que les griffes de n’importe quel animal puissant et sauvage. On y voit relatée l’histoire des peuples anciens, celle de leur terrible conquête par les Blancs – notamment à travers la capture d’une jeune Indienne, torturée et violée par les conquérants. Le père de cette fille, chef indien de la nation des Pawnee va, tout au long de l’histoire de Glass, poursuivre la sienne en parallèle, tenter de retrouver sa fille et appliquer sa vengeance.

Ce western est surtout le récit de la vengeance comme justice imposée, presque logique, en adéquation avec la nature des choses, contrairement à la revanche – acte qui émane de la passion.

Le film, nominé dans douze catégories pour les Oscar – notamment celle du meilleur acteur, que DiCaprio mérite ne serait-ce que pour son profond respect du métier – est une réalisation à couper le souffle, avec aux commandes le chef opérateur Chivo (Emmanuel Lubezki) qui a décroché son dernier Oscar pas plus tard que l’année dernière pour « Birdman » du même Iñárritu. Alors oui, les Oscar ne garantissent pas toujours les films les plus justes, ni les plus marquants, mais « The Revenant » saisit le spectateur dès la première image, dès le premier récit de chasse et dès le premier son, et il ne le lâche pas jusqu’à la fin. La musique cadence toute la complexité des récits tissés en parallèle. Et peu importe que les techniciens les plus talentueux y détectent les moyens les plus spectaculaires et dénoncent ce côté pompeux, l’image offre une histoire supplémentaire. C’est celle de la nature, de l’environnement qui joue un rôle omniprésent dans ce film – un véritable personnage imposant et nuancé à la fois, poétique, celui de tout ce qui existe d’ancestral, tout ce qui peut nous lier à notre histoire, à l’humanité.

Il y a une certaine longueur – elle est indéniable -, mais c’est bien ce temps qui permet la réflexion, la remise en question même de la pertinence ou la crédibilité de certaines scènes. Ce temps permet de renvoyer le spectateur à sa propre réalité et à son questionnement, à la pertinence de ses conflits internes ou externes. Il permet de refaire le lien avec ce dont il s’est délesté.

Iñárritu, depuis ses débuts, sonde les histoires et la fragilité des hommes à travers leur récit commun. Il est fou et obstiné, tout comme peut l’être Terrence Malick. Il semble poursuivre une réelle quête cinématographique, creuse et rampe tout comme le personnage de Glass, à travers toutes les terres, toutes les eaux, se soustrayant à la grandeur des arbres, pour se rapprocher au plus près de la psyché à travers les structures temporelles qu’elle a subies depuis le début des temps. Il relie le spectateur toujours et encore à la grande histoire.

Iñárritu éclaire notre contemporanéité, sa complexité et le désespoir qu’on éprouve tant on ne parvient pas à la cerner. Dans « The Revenant », on replonge dans les histoires de nos ancêtres et on ne peut que s’avouer à soi-même que la brutalité se place dans l’incessante confrontation de l’être humain avec lui-même. Mais elle se place aussi dans l’oubli. L’humanité est sans cesse rattrapée par ce qu’elle oublie trop vite et ce qu’elle ne comprend plus. Iñárritu replace toutes ces cicatrices dans « The Revenant ».

Aux Utopolis Kirchberg et Belval.

L’évaluation du woxx : XXX


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