Avant-garde : Dans les bras de la mort

Mardi prochain aura lieu un événement pas comme les autres au Kinosch de la Kufa : épaulé-e-s par le Cotard Collective, les musicien-ne-s Judasz et Nahimana vont invoquer les « récits d’Outre-Monde ».

Judasz et Nahimana : un duo de choc pour choses spirituelles et avant-gardistes.

Quand un collectif s’inspire de Jules Cotard, c’est loin d’être innocent. Ce neurologue, d’ailleurs contemporain de Marcel Proust et suspecté d’avoir inspiré un des personnages d’« À la recherche du temps perdu », est connu surtout pour le syndrome qui porte son nom. Les personnes qui en sont atteintes sont persuadées qu’en réalité, elles sont déjà mortes depuis longtemps et qu’elles se baladent dans des corps en pleine putréfaction. Ainsi, le premier chanteur du groupe de black metal norvégien Mayhem – dont le nom de guerre et de scène était justement « Dead » – en aurait été atteint, ce qui l’aurait aussi amené à pratiquer l’automutilation et à finalement se suicider.

Ce petit virage par les donjons sataniques prend tout son sens quand on sait que Judasz et Nahimana ont fait partie de quelques groupes de la scène metal par avant (Ex-Inferis et Cosmogon pour l’un, The Velvet et Ptolemeia pour l’autre) et que cette aventure commune est une suite logique à leur parcours : « Cela fait 25 ans qu’on a donné dans la scène metal et black metal – il était temps d’évoluer vers quelque chose d’autre », explique Judasz. Ce quelque chose d’autre, c’est dans ce cas leur projet Judasz et Nahimana. Les pseudonymes sont issus de la sorcellerie – et non pas du satanisme – et rappellent le temps où il ne fallait pas trop être connu sous son vrai nom, histoire de ne pas finir en spécialité de la rôtisserie locale ; le nom de Nahimana, aussi connue sous celui de Qalmana, est en fait sorti du « Liber Falxifer II ». Ce projet s’inscrit dans le cadre du travail du Cotard Collective, depuis peu devenu une asbl. Pour Judasz, « l’idée du collectif est d’être ouvert à toutes les expressions artistiques et de chercher des lieux insolites dans lesquels nous pouvons interpréter nos rituels » – mais attention, il ne s’agit pas d’invoquer Satan ou ses disciples, mais plutôt de créer un espace-temps où les méditations sur la mort ne sont pas couvertes par les tabous imposés par la société.

Ainsi, les textes écrits par Judasz et chantés par Nahimana évoquent des idées très personnelles sur la mort, le deuil et le travail de deuil : « Je me suis inspiré directement des poètes français du 19e siècle, comme Baudelaire et ses ‘Fleurs du mal’ ou encore Rimbaud – mais on ne retrouvera aucun de leurs mots ou vers. J’ai juste plongé dans leur atmosphère pour écrire ces textes », explique l’auteur.

Pour la musique, Judasz et Nahimana sont assez loin des blast beats et doubles pédales qui rythment le metal, mais pratiquent une instrumentation hétéroclite. Ainsi, on a au centre une vielle électrifiée, des synthés, mais aussi des instruments faits main, notamment pour donner le rythme – ce qui les rapproche plus de l’avant-garde industrielle comme Einstürzende Neubauten, voire Throbbing Gristle, que du metal.

Le tout est sublimé par des vidéos, que Judasz a filmées en étant aidé par son cousin Jean-Baptiste Mancini, notamment lors d’un périple en Espagne. Chaque morceau est accompagné de sa traduction en images, dédoublant ainsi le rituel d’une nouvelle couche sensorielle.

Bref, quand André Malraux disait (ou du moins, la citation lui est attribuée) « Le 21e siècle sera religieux ou ne sera pas », pas sûr qu’il avait ça en tête. Donc, si vous voulez passer une soirée enveloppé-e dans des méditations sombres et merveilleusement mises en scène – marquez mardi prochain au fer rouge dans votre calendrier.

À la Kulturfabrik, le 15 janvier.

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