Dans les salles : La dernière folie de Claire Darling

« La dernière folie de Claire Darling » n’était pas du tout sa première : le portrait d’une mère de famille qui perd la mémoire et se débarrasse des objets auxquels elle s’accrochait est aussi une fable moderne sur la déchéance d’une époque.

Quand la vieille bourgeoisie perd la boule, c’est aussi un peu la fête… (Photos : Pyramide distribution)

À Verderonne, dans l’Oise, Claire Darling est et a toujours été une figure en vue du village de quelque 500 habitant-e-s. Veuve du propriétaire de la carrière qui fait vivre la région, elle réside dans une sorte de petit château coupé du reste de la population, qui la connaît depuis des générations. Atteinte de démence, elle commence à ne plus reconnaître son entourage, confond les gens, les lieux et les dates. Jusqu’au jour où elle décide – à la suite d’une intervention divine qu’elle croit avoir entendue dans la nuit – qu’elle va mourir le soir même.

Pour se débarrasser du poids de ses souvenirs et de toutes les blessures qu’elle porte, Claire Darling organise un vide-grenier, où elle vend à des prix ridiculement bas tout l’héritage de sa famille. Alertée par une amie d’enfance, sa fille se rend au château pour la première fois après des décennies d’absence de contact.

On peut aimer ou non Catherine Deneuve, mais il est indéniable que « La dernière folie de Claire Darling » ne vit que par sa présence : une présence inquiétante, parfois fantomatique, qui laisse transparaître la femme blessée à travers son personnage, qui se désole de son état de coquille qui se vide à cause de sa dégénérescence. L’autre atout du film, lié aussi à la distribution, est le fait d’avoir donné le rôle de la fille à Chiara Mastroianni, l’enfant de Catherine Deneuve et Marcello Mastroianni. Mère et fille s’harmonisent à l’écran, malgré des moments parfois difficiles à interpréter de façon convaincante. En effet, comment se sent-on quand on apprend que sa mère, qu’on avait fuie dans un moment de dégoût et de révolte juvénile, perd la boule ?

Toutefois, la relation mère-fille n’est pas le topos le plus pertinent du film. À travers les flash-back, les objets reliés à des épisodes biographiques et les visions de la mère est racontée l’histoire de la déchéance d’une certaine bourgeoisie. Celle qui s’est enrichie au 19e siècle avec l’industrialisation, celle des petits patrons catholiques de droite qui remplissaient les fonds de caisse des Giscard et Chirac, et surtout celle qui s’est délitée au fil de la mondialisation. Quand sous Mitterrand, le père de famille pensait encore échapper à la banqueroute en cachant des billets dans des vieux bouquins de sa bibliothèque pour ne pas être soumis à l’impôt sur les grandes fortunes, ce n’était que le début. De nos jours, la carrière appartient à un conglomérat chinois, les habitant-e-s du village ont trouvé d’autres boulots ou sont soit au chômage, soit partis ailleurs – il ne reste que les vieilles et les vieux ainsi que quelques jeunes, pour qui la kermesse et la venue annuelle du cirque sont les seules distractions. C’est aussi le télescopage entre le monde reclus de l’ancienne femme de patron, ses vieux meubles, ses automates et ses verres en cristal et la vulgarité d’une fête foraine en pleine province qui est une des attractions du film. Les frontières entre ces deux mondes, essentielles pour l’organisation sociale, sont devenues poreuses et ont perdu leur sens – tout comme le quotidien de Claire Darling, marqué par la démence et érodé par elle comme un coquillage par la marée.

Autre élément surprenant, surtout par rapport au casting et à la réalisation très franco-française, le roman sur lequel le film se base, « Le dernier vide-grenier de Faith Bass Darling », a été écrit par Lynda Rutledge, une journaliste texane. Ici aussi, donc, un certain renversement s’est produit. Ce qui fait de « La dernière folie de Claire Darling » un film atypique, avec quelques longueurs, mais très bien servi par des actrices et acteurs formidables.

À l’Utopia. Tous les horaires sur le site.

L’évaluation du woxx : XX


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