Flamenco et pandémie : Des temps difficiles, mais aussi d’entente

Le flamenco a beau avoir été déclaré patrimoine culturel immatériel de l’Unesco en 2010, il ne résiste pourtant pas à la Covid-19. Pour le woxx, Paca Rimbau Hernández a ausculté celles et ceux qui pratiquent cet art ancestral et qui en vivent.

Leonor Leal, Rocío Márquez et Jeromo Segura au Flamenco Festival Esch 2017. (Photo : Paulo Lobo)

Cette année a déjà mal démarré pour le festival de flamenco de Nîmes, le coup d’envoi des festivals de flamenco en Europe. Sa 31e édition, qui aurait dû commencer le 8 janvier, a été une des premières victimes de la pandémie en 2021.

À l’instar de ce qui est arrivé dans d’autres secteurs, dans le domaine du flamenco, les problèmes structurels sont montés à la surface de façon criante, dès que, à la mi-mars 2020, l’activité s’est paralysée : précarité professionnelle, manque de réglementation, de reconnaissance, oubli, voire mépris institutionnel… Et ce ne sont pas les clichés de la spontanéité et du rythme inné dans le sang, que certain-e-s ont cru bon raviver, qui pallieront les problèmes des professionnel-le-s. Heureusement, des initiatives pour faire face aux problèmes et mettre en place des bases durables ont vu le jour.

Le Luxembourg fait partie depuis de longues années du territoire flamenco. Au cours des années 1980, le Théâtre municipal de la Ville de Luxembourg avait accueilli entre autres Paco de Lucía ; au Mélusina, nous avons écouté le mythique Pedro Bacán, en 1988, et, en 1991, Jorge Pardo et Nono García. Le concert d’Enrique Morente au Théâtre municipal, en juillet 1997, a lancé une activité qui s’est ancrée dans le calendrier culturel luxembourgeois et ne s’est jamais interrompue jusqu’en 2020, année où le Flamenco Festival Esch aurait dû fêter sa 15e édition.

Trois nouveaux mouvements pour le flamenco

Pas étonnant donc que des échos des mobilisations qui depuis des mois sont en train de se dérouler en Espagne soient parvenus jusqu’au grand-duché. Un des premiers mouvements de solidarité qui sont nés, c’est « Resistencia flamenca », promu par la madrilène Lola Mayo, professeure à la célèbre école « Amor de Dios » et coordinatrice de flamenco à l’Association des musiciens professionnels d’Espagne. « Le flamenco est en grave danger depuis le début de la pandémie. C’est un patrimoine important de la culture espagnole. C’est l’une des grandes attractions touristiques d’Espagne, mais sans touristes dans tout le pays, nous sommes voués à disparaître. » Danseuse et enseignante passionnée, Mayo a dû – comme tant d’autres artistes – « se réinventer » pendant cette période et a accepté le défi des cours en ligne. « Les artistes ont faim : il y en a dans les soupes populaires, il y en a qui n’en peuvent plus. Des salles de spectacle et des tablaos (un tablao est un local à l’ambiance intime consacré exclusivement à des spectacles de flamenco, ndlr) sont en faillite. Il est temps de se battre pour la culture et de montrer que ce n’est pas une activité de temps libre. Les expressions artistiques nous rendent libres tout le temps », conclut la bailaora.

À propos des tablaos, une autre association s’est constituée : l’« Asociación Nacional de Tablaos Flamencos de España » (ANTFES), qui a sonné l’alerte sur la situation grave des tablaos en Espagne, si importants pour la formation des artistes, la culture et l’économie du pays.

Le tablao Casa de la Memoria à Séville. (Photo : privée)

Les tablaos flamencos espagnols se meurent

Fermés depuis le 14 mars, sans revenus, les tablaos sont à bout de souffle. Certains des plus emblématiques ont déjà définitivement disparu. Les prévisions indiquent qu’une réouverture avec un minimum de normalité n’est pas envisageable avant l’automne 2021. Et pratiquement aucun tablao ne pourra survivre jusqu’à cette date. Dans le manifeste lu à Madrid et ensuite remis au ministre de Culture, le 16 décembre dernier, cette association souligne qu’il faut considérer que les tablaos « sont l’université, le doctorat ainsi que la recherche et le développement du flamenco. C’est là où naissent l’improvisation et la création continue des artistes. Où les connaissances se partagent. Où l’artiste professionnel continue à se développer. »

De son côté, et constituée légalement le 16 avril 2020, l’« Unión Flamenca » se veut l’association des artistes professionnel-le-s du flamenco. Cette organisation sans but lucratif promeut l’union, la règlementation et la défense du secteur professionnel du flamenco. Elle a également lancé le premier syndicat spécifiquement lié au flamenco. Les membres du conseil d’administration sont sept artistes de renommée internationale : Eva Yerbabuena, Árcangel, Marina Heredia, Dorantes, Andrés Marín, Rocío Molina et Rocío Márquez.

Quels sont vos vœux pour le flamenco en 2021 ?

José Javier León (professeur et auteur) : Je lui souhaite un prompt rétablissement. Ce qui se passe en général et dans le flamenco en particulier est une tragédie. Nous devons repenser la situation du flamenco et devons chercher des solutions à long terme, qui impliquent également le consensus entre les artistes. Quelque chose qui est déjà en train de se faire, mais qui dans un art aussi individualiste que le flamenco semble difficile. D’autre part, puisqu’il s’agit d’une tragédie, il me semble que cette période devrait conduire à une catharsis. Il y a un enjeu lié non pas à l’art lui-même, mais aux personnes qui le défendent, de nature sociale et économique. Il y a des familles dans le besoin. Nous connaissons les conditions qui existent dans le flamenco, qui sont, sauf parfois pour les grands noms et les grandes compagnies, extrêmement précaires. Les initiatives qui ont émergé sont utiles en tant que telles et j’espère qu’après la pandémie, elles ne tomberont pas dans l’oubli.
Leonor Leal (danseuse) : Un statut d’artiste intermittent pour les artistes indépendant-e-s pour toutes les disciplines en Espagne. Pour le flamenco en particulier, je demande que les responsables politiques et de la culture aient un esprit plus proche des créatrices et créateurs, qu’elles et ils soutiennent les coproductions et que les salles soient ouvertes, pour que nous puissions y répéter avec plus de facilité. Les théâtres vivent s’ils sont habités ! Les espaces culturels doivent s’ouvrir à la création !
Jeromo Segura (chanteur) : Qu’il retrouve sa nature en récupérant son statut.
Paco Lobato (photographe spécialisé en flamenco) : Que les théâtres soient rouverts et que le public et les artistes puissent se retrouver à nouveau en direct.

Rocío Márquez (chanteuse) : Je souhaite au flamenco de 2021 l’hétérodoxie de ses débuts.
Rosana de Aza (directrice de deux tablaos et membre du conseil d’administration de l’ANTFES) : Nous assistons à une véritable tragédie, qui touche non seulement les artistes, mais des centaines de personnes : responsables de programmation, technicien-ne-s, artisan-e-s, couturiers et couturières, qui sont sans travail, qui ne reçoivent pas d’aides suffisantes, même pas d’aides du tout et qui n’ont pas de perspectives, ni en Espagne ni à l’étranger. Mon vœu : que les pouvoirs publics soutiennent ce secteur, essentiel pour la culture et l’économie espagnoles.

Flamenco Festival Esch : Nous souhaitons que le flamenco, ses travailleuses et travailleurs et son public tiennent le coup, que des leçons soient tirées pour l’avenir, que les pouvoirs publics traitent la culture comme un bien essentiel et que sur les planches et dans les rangées des salles luxembourgeoises nous puissions entendre bientôt de beaux « olé ! ».


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