Gouvernement et partenaires sociaux ont trouvé un accord, jeudi, à l’issue de trois jours de négociations tripartites. Le salaire minimum sera revalorisé de 200 euros, les prix de l’énergie plafonnés et l’ensemble des salarié·es bénéficiera d’un crédit d’impôt, tandis que les entreprises seront soutenues de manière ciblée. Ces mesures, destinées à freiner les prix de l’énergie et à maintenir le pouvoir d’achat ainsi que les emplois, seront entièrement financées par l’État.

Luc Frieden salue Patrick Dury avant le début de la première réunion tripartite à Senningen, le 2 juin. Le président du LCGB est entouré de Nora Back et Davif Angel de l’OGBL ainsi que de Francis Lommel du LCGB et du président de la CGFP, Romain Wolff. (Photo : Frédéric Sierakowski/Sip)
Luc Frieden s’est tiré de l’ornière en sortant le carnet de chèques : il devrait en coûter quelque 450 millions d’euros sur deux ans à l’État pour financer les mesures de l’accord tripartite trouvé à Senningen, ce jeudi 4 juin. À l’issue du premier jour de discussions, mardi, tout le monde s’était accordé pour qualifier de « bonnes et constructives » ces retrouvailles autour de la table des négociations. La seconde réunion, le lendemain, avait été plus tendue, la question du salaire social minimum (SSM) opposant radicalement les syndicats et le patronat, représenté par l’UEL. Alors que les premiers demandaient une hausse supplémentaire de 300 euros mensuels du SSM (contre 170 accordés par le gouvernement), les seconds s’y opposaient fermement, estimant que cela mettrait les entreprises en péril. Le premier ministre a tranché : le SSM sera revalorisé de 200 euros sur un an, sans que cela ne coûte un centime aux entreprises, puisqu’elle se fera par le biais d’un crédit d’impôt. Les syndicats avaient d’emblée annoncé que l’augmentation de 300 euros n’était pas un totem pour eux et qu’ils étaient prêts à la négociation. « C’est un compromis dans une situation extrêmement difficile et d’un autre côté, cela rapporte tout de même 200 euros nets aux personnes touchant le salaire minimum », a commenté Patrick Dury, le président du LCGB.
Il y aura également un crédit d’impôt pour l’ensemble des salarié·es afin de préserver les acquis sur le pouvoir d’achat face à la montée des prix de l’énergie et de l’inflation qu’elle entraîne inexorablement. Ce « crédit d’impôt conjoncture, d’un montant équivalent à une tranche indiciaire », entrera en vigueur au 1er juillet et sera valable jusqu’en janvier. Il permettra aussi de compenser la hausse d’impôt consécutive au versement la tranche d’index versée le 1er juin, a détaillé Luc Frieden.
Le gouvernement va aussi intervenir sur les tarifs de l’énergie en les plafonnant. Ce « frein aux prix de l’énergie » portera sur le diesel, l’essence, le fuel domestique, l’électricité et le gaz. Il pourrait permettre jusqu’à 400 euros d’économies annuelles pour les ménages se chauffant au fuel. Mais la disposition devra être validée par le vote d’une loi, que le premier ministre veut faire adopter avant l’été.
Sur la transition énergétique, Luc Frieden a annoncé des mesures pour rendre plus attractif le « Klimabonus » afin de soutenir les ménages dans la rénovation thermique de leur logement et dans l’équipement en pompes à chaleur. De la même façon, le « leasing social » sera renforcé afin de faciliter l’achat de véhicules électriques par les foyers les plus modestes.
Des détails et dépenses à préciser
L’agriculture, l’artisanat et la logistique, trois secteurs particulièrement touchés par la crise, feront l’objet d’aides ciblées, facilitées par l’assouplissement des règles européennes décidé en la matière par la Commission européenne après l’attaque israélo-américaine contre l’Iran, en février dernier. D’autres mesures ont encore été annoncées, comme celle portée sur le logement par le syndicat des fonctionnaires CGFP pour rehausser de 50.000 à 100.000 euros le plafond éligible à la TVA réduite de 3 % pour la construction ou la rénovation d’une habitation.
Lors de la conférence de presse tenue jeudi soir après cette dernière réunion, les différent·es intervenant·es n’ont pas livré tous les détails d’un accord qualifié de « global » par Nora Back, la présidente de l’OGBL. L’enveloppe de 450 millions d’euros mis sur la table par le gouvernement devra encore être précisée, s’agissant d’une estimation, a expliqué Luc Frieden. Ces dépenses, qui incomberont in fine aux contribuables, alourdiront un déficit budgétaire qui devait initialement être contenu à quelque 400 millions d’euros. Mais cela, c’était avant la fermeture du détroit d’Ormuz par Téhéran.
Après plus de deux années de tempête sans précédent sur le front social, le premier ministre jouait gros dans cet exercice de la tripartite, alors qu’il est accusé par les syndicats et l’opposition d’avoir torpillé le modèle luxembourgeois en s’alignant sur les seules revendications patronales. Les cotes de popularité de Luc Frieden et de son parti chrétien-social ont atteint des niveaux historiquement bas dans les sondages d’opinion publiés ces derniers mois. Il lui fallait donc démontrer, en tant que chef de gouvernement, sa capacité à concilier les positions fortement opposées des partenaires sociaux. Il y est parvenu en mettant la main à la poche de l’État.
« Le modèle social fonctionne »
« Chacun des partenaires sociaux a pris ses responsabilités et était prêt au compromis, car tout le monde est conscient de la réalité de la crise », a commenté Luc Frieden, dont il s’agissait de la première tripartite en tant que chef de gouvernement. Quoi qu’il en soit, jeudi en fin d’après-midi, l’ensemble des participant·es a salué ce « retour au dialogue social ». « Le modèle social fonctionne », s’est ainsi réjoui Romain Wolff, le président de la CGFP. Le soulagement était perceptible tant dans les rangs de l’Union des syndicats OGBL-LCGB que dans ceux de l’UEL, les deux organisations avançant également sur une corde raide, entre la défense intransigeante des intérêts de leurs membres et le risque de devoir endosser l’éventuel échec de la tripartite.
L’ensemble des mesures incluses dans cet accord fera l’objet d’un suivi par les partenaires sociaux et le gouvernement, au sein d’un comité ad hoc. Une attention particulière sera accordée au logement, un consensus semblant désormais se dessiner sur la nécessité de construire davantage de logements publics abordables.
Tout est donc bien qui finit bien ? Il s’agit d’une « réponse momentanée », a nuancé Michel Reckinger, le patron de l’UEL : « Nous faisons face à une crise profonde, comme le pays n’en a pas vécu depuis longtemps. Nous en avons atténué les conséquences, mais ce n‘est pas fini. » Pour Nora Back, cette tripartite est « une belle percée et il n’y a que des aspects positifs pour les salariés ». Mais la présidente de l’OGBL a tempéré son propos en regrettant la revalorisation du SSM par le biais d’un crédit d’impôt : « Ce n’est pas la voie que nous aurions choisie, ce n’est pas aux contribuables de payer. Nous restons fermement convaincus qu’il incombe à l’entreprise de verser les salaires et que les gens doivent pouvoir vivre de leur salaire, et non de crédits d’impôt. »

