La pauvreté du pays comme fardeau que portent celleux en situation de précarité : dans sa série « Luxemburden », le photographe belge Jef Van den Bossche documente les vies de quelques-unes des centaines de personnes touchées par les dérives du marché immobilier et par les inégalités sociales, qui affectent désormais une personne sur cinq dans le pays.

Deux femmes que Jef Van den Bossche a accompagné lors de leur quotidien, assises dans l’herbe. L’isolement social affecte particulièrement les personnes sans-abris. Des associations comme la Stëmm où se tissent des nouveau liens sociaux sont d’autant plus importants. (Copyright : Jef Van den Bossche)
woxx : Qu’est-ce qui vous a poussé à devenir photographe professionnel ?
Jef Van den Bossche : C’est à l’école que j’ai découvert la photographie pour la première fois. Ma mère, qui est professeure de dessin et de peinture, m’avait alors offert le livre d’un photographe, et puis un petit appareil. Au début, les photos étaient juste pour des devoirs scolaires, mais j’ai peu à peu commencé à prendre des photos pendant les vacances aussi. Pouvoir quitter la maison, aller ailleurs et découvrir le monde – je n’ai pas eu besoin de plus pour essayer de devenir photographe. L’appareil était déjà devenu un outil pour voyager.
Vous alliez projets commerciaux et projets personnels. Est-ce que les deux se distinguent dans votre façon de travailler ?
La méthode de photographie n’est pas si différente, en réalité. J’ai tout d’abord commencé à travailler pour différents journaux, mais aussi pour différents événements, et cela m’a permis de développer mon style documentaire. Après, ce sont surtout les projets personnels qui m’ont amené à trouver du travail dans le « branding ». Si j’ai pu réaliser des photos pour Nathalie Vleeschouwer, par exemple, c’est parce que j’avais déjà mon projet « On a soif », sur les cafés populaires en Belgique. L’équipe de Vleeschouwer s’y était intéressée et m’a proposé un shoot de mode dans des cafés. C’était ma première grande mission pour une marque de mode. Pour ces projets commerciaux, il est vrai qu’on passe plus de temps à jouer avec la lumière, à changer de pose… alors que les photos de reportage documentaire, je dois les prendre rapidement.
Vos projets personnels, comme « On a soif » ou encore « La vie est belge », comportent souvent une touche théâtrale et humoristique, mais, pour la plupart, elles documentent un aspect socioculturel. Comment trouvez-vous vos idées ?

Depuis plusieurs mois, le photographe belge Jef Van den Bossche travaille sur son projet « Luxemburden », qui documente les vies de quelques-unes des centaines de personnes touchées par la pauvreté dans le grand-duché. (Copyright : Jef Van den Bossche)
J’aime beaucoup les sujets populaires, les endroits où tout se joue. L’idée de photographier des « volkscafés » était assez évidente, puisque mes parents fréquentaient beaucoup de cafés et que mon père a écrit un livre sur le sujet. En général, je suis fasciné par les traditions. On vit dans un monde qui change chaque jour un peu plus vite. Adolescent, je passais mon temps dehors ; maintenant, je vois la plupart des jeunes – et pas si jeunes – sur leurs téléphones, moi inclus. Ce n’est pas un jugement, je trouve juste que la vie sociale change rapidement et qu’on finit par percevoir ces changements comme normaux, alors que c’était très différent il n’y a pas si longtemps. Pour moi, il est important d’archiver un peu la vie sociale. Lors du projet « On a soif », j’ai visité des cafés où on peut encore entamer une conversation avec un inconnu. J’ai trouvé cela magnifique. Ma génération n’a plus le talent de converser facilement. C’est ce que j’aime dans la photographie : il y a du chaos, il y a beaucoup de mouvement, des personnes qui bougent, une vie sociale qui se forme, mais la photographie te permet de trouver de l’ordre dans ce chaos.
« En tant que photographe, il faut chercher le moment décisif pour trouver de l’ordre dans ce chaos. »
« Luxemburden » est votre premier projet à l’étranger. Or, les inégalités sociales s’accroissent partout en Europe, y compris en Belgique. Pourquoi venir les photographier au Luxembourg ?
Comme pour beaucoup de mes projets, j’ai commencé à chercher une nouvelle idée en envoyant une centaine de mails à différentes organisations et personnes travaillant dans le social ou le culturel. C’est comme ça que je trouve la plupart de mes idées, en allant prendre des photos dans des centres culturels, religieux, communaux, sportifs… Cela faisait déjà trois ans que je n’avais plus réalisé de projet personnel, et j’avais envie de travailler sur un aspect plus humanitaire. J’ai alors contacté plusieurs ONG, parmi lesquelles la Stëmm au Luxembourg. Alexandra [Oxacelay, directrice de la Stëmm vun der Strooss, ndlr] m’a tout de suite appelé et offert d’aller visiter un des centres.
Vous présentez une sélection de cinq portraits de personnes qui fréquentent la Stëmm vun der Strooss. Quelles sont leurs histoires ?
Quelques-uns sont des Luxembourgeois qui doivent habiter à l’étranger parce qu’ils ne peuvent pas se permettre un loyer au Luxembourg, comme le couple de pensionnés Romain et Mathilde. Tous les jours, ils prennent le bus dans la petite ville d’Allemagne où ils vivent désormais et voyagent une heure pour venir manger un repas chaud à la Stëmm. Ils m’ont invité à les visiter chez eux, et on a passé un beau moment assis à table, à parler, à manger de la tarte et à rigoler. D’autres vivent au Luxembourg et se retrouvent dans la précarité ou le sans-abrisme – soit dans la rue, soit dans d’autres endroits précaires, après avoir perdu leur emploi. Il y a aussi un grand nombre de personnes avec un travail, mais pauvres. J’ai fait la connaissance d’un Polonais, Piotrik, qui passe son temps au skatepark et y connaît tout le monde. Il me donne des idées pour faire de nouvelles photos. De temps en temps, le responsable du park l’aide un peu et lui lave ses vêtements. Puis il y a des personnes comme Carmen, qui a bien un logement, mais lutte contre l’isolement social et n’aime pas vivre seule, donc accueille elle aussi des sans-abri. La Stëmm leur redonne des liens sociaux et leur apporte du soutien. Ils apprécient de pouvoir parler avec des personnes, rencontrer des connaissances, des amis et de passer de bons moments au restaurant.
« La Stëmm leur redonne des liens sociaux et leur apporte du soutien. »
Contrairement à vos autres séries, celle-ci est en noir et blanc. Pourquoi ce choix stylistique ?
Il s’agit de la première fois que je travaille en noir et blanc. Je crois que, de temps en temps, les couleurs peuvent être une distraction. Il est aussi plus difficile de trouver une cohérence visuelle entre les différentes photographies. Pour ce sujet-ci, j’ai parlé avec beaucoup de mes collègues et fini par décider de simplifier les photos esthétiquement, pour que l’attention reste focalisée sur le sujet.

La pauvreté et le sans-abrisme a beauoup de visages et n’est pas toujours visible. Pour les personnes en précarité, les endroits publics comme les parcs deviennent des refuges. (Copyright : Jef Van den Bossche)
Comment vous êtes-vous préparé pour vos visites au Luxembourg ?
Je ne me suis pas préparé tant que ça. La première fois que je suis allé visiter le restaurant social de la Stëmm, j’avais quelques questions en tête, mais pas d’objectif fixe. Au début, on a surtout besoin de temps pour apprendre à connaître l’espace et s’y adapter un peu, pour parler avec les employées, les volontaires, les personnes qui le fréquentent. Le premier jour, je l’ai passé à observer l’atmosphère, à manger un plat et à parler avec quelques personnes. Le plus important est de créer une relation de confiance. Maintenant, après plusieurs visites, je pense que presque tout le monde me connaît. Mais je ne peux pas planifier de portraits ou de rendez-vous concrets. Parfois, il se peut que je parle avec quelqu’un pendant trois heures, mais que je ne prenne aucune photo. Cela prend de l’énergie, et j’ai beaucoup de respect pour les gens qui travaillent dans cette structure d’accueil.
Le sans-abrisme est un problème structurel, mais les conséquences de la précarité sociale sont souvent abordées de manière stéréotypée. Comment trouvez-vous l’équilibre pour ne pas tomber dans le voyeurisme ?
Je suis conscient du risque inhérent et donc travaille avec beaucoup de soin, respect et l’accord explicite des personnes. Je demande toujours si je peux faire telle ou telle photographie, si la personne veut poser pour un portrait ou aller me montrer un endroit important à ses yeux. C’est un équilibre difficile, parce que le sujet reste complexe et qu’il faut être prudent. Il y a des moments où une personne n’est pas dans de bonnes dispositions ou se trouve dans une situation complexe : je fais alors attention à ne pas montrer son visage. Si jamais on me demande de ne pas utiliser une photo, je ne pose pas de questions, je ne l’utilise pas, tout simplement. Après mes visites, j’imprime toujours les portraits et les donne aux personnes photographiées.
Que voulez-vous raconter avec la série ?
Tout d’abord, je veux donner un visage aux personnes qui se retrouvent dans une situation de précarité, à cause de la crise du logement dans le pays. Tous ceux que j’ai rencontrés ont encore une joie de vivre et de l’espoir. Je veux capturer cela aussi, parce que je trouve cet effort et ce courage vraiment magnifiques. Je compte continuer avec le projet, au moins pour le moment. Pour la fête de Noël à la Stëmm, un ami et moi organisons un petit studio de photographie pour que les personnes puissent venir poser, seules ou en groupe, et avoir leurs photos prises. C’est une façon simple de leur offrir un petit souvenir de la soirée. Toutes les photos de la série seront aussi exposées et distribuées dans les centres de la Stëmm.

