Jessica Hausner : La grande serre des horreurs

Film d’horreur et d’anticipation à l’esthétique aussi froide qu’efficace, « Little Joe » nous emmène dans un monde pas si loin du nôtre, mais qui déraille sérieusement.

Une héroïne qui transporte le doute dans le cœur de son public : Emily Beecham dans « Little Joe ». (Photo : Filmcoop)

Quoi de plus inoffensif qu’une femme qui travaille dans un laboratoire botanique ? Alice Woodard, en l’occurrence, en est une : persuadée que créer de nouvelles espèces peut contribuer au bonheur de l’humanité, elle s’adonne corps et âme à son travail. Aussi pour fuir un peu la relation compliquée qu’elle entretient avec Joe, son fils, et Ivan, son ex-mari.

Alors quand elle réussit à créer une plante dont le pollen peut rendre heureuse toute personne qui se trouve dans son entourage, elle franchit le pas et en emporte un exemplaire à la maison pour le donner à son fils ado, tout en baptisant la plante « Little Joe » en son honneur. Mais voilà qu’elle doit constater que les « Little Joe » ne font pas que le bonheur de celles et ceux qu’ils affectent. Tout au contraire, les effets sont parfois dévastateurs. Et ce n’est pas uniquement le fait que le fils d’Alice décide spontanément d’aller vivre avec son père qui le prouve : les collègues d’Alice ainsi que leurs animaux de compagnies commencent à montrer des comportements de plus en plus bizarres.

Transformer les personnes en zombies, même plus heureux, voire plus perfectionnés, à travers le pollen d’une plante ouvre plusieurs perspectives en matière d’interprétation. Vu que c’est une plante commercialisée qui sème l’horreur, on ne peut pas s’empêcher de penser à Audrey, la plante dévoreuse d’hommes du classique « The Little Shop of Horrors » de Roger Corman, sorti en 1960 – surtout que les deux titres emploient l’adjectif « little » dans leur titre. Mais contrairement à la plante du 20e siècle, « Little Joe » ne mange pas ses victimes : elle les transforme en quelque chose d’autre. On est donc aussi proche de la prise de possession, comme dans « Bodysnatchers ». Pourtant, le propre du film est une réflexion profonde sur la recherche du bonheur dans notre société. Jusqu’où irons-nous pour le trouver ? Est-ce la vérité de nos émotions qui prime ou uniquement l’altération des éléments chimiques qui se baladent dans nos cerveaux ? Enfin, c’est aussi la question de la réalité pleine et simple qui se pose : est-elle juste perçue et subjective, ou existe-t-il une réalité supérieure ?

Mais ce qui différencie « Little Joe » d’autres films d’horreur est son esthétique. Simpliste à première vue, elle apparaît cependant méticuleusement pensée pour s’implanter dans les rétines du public. Les couleurs contrastées entre le blanc des habits laborantins et le rouge vif des plantes (et des cheveux d’Alice), les scènes de nuit au laboratoire ou l’appartement de l’héroïne, propre à provoquer la claustrophobie, sont mis en scène d’après des idées très fixes et très étudiées. S’y greffe une bande originale qui ajoute à la confusion en employant des bruitages des plus bizarres.

Mais le meilleur du film reste la performance absolument fantastique d’Emily Beecham dans le rôle d’Alice Woodard. Le Prix d’interprétation féminine à Cannes est sans aucun doute mérité pour cette performance tout en retrait qui fait non seulement planer le doute sur le personnage, mais infecte carrément le public, qui commence à douter de ce qu’il voit.

Bref, pour bien démarrer l’année 2020, allez-voir ce petit bijou tant qu’il est encore en salles.

À l’Utopia.
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L’évaluation du woxx : XXX


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