Musique contemporaine : La rentrée de Lucilin

Haut lieu de la vie musicale luxembourgeoise pendant bien des années, l’auditorium de la Villa Louvigny a résonné ce dimanche de notes contemporaines.

Photos : Carl Curtis

C’est avec un peu d’émotion que Guy Frisch, directeur artistique de la formation grand-ducale Lucilin, prend brièvement la parole avant le concert : il a fait ses débuts orchestraux professionnels dans cette même salle, qui à l’époque retentissait régulièrement de notes diverses et variées. C’est plus rare maintenant, mais le temps d’un sympathique dimanche, l’Atelier a organisé – dans le cadre des Journées du patrimoine et avec la collaboration du ministère de la Culture – une série de représentations, dont celle de l’ensemble luxembourgeois constitue le coup d’envoi. Comme d’habitude, le programme est éclectique, pas trop long et ponctué de performances aussi scéniques que musicales, ce qui permet à un public (venu nombreux) pas forcément spécialiste de goûter et apprécier la musique classique contemporaine.

Cinq instrumentistes (dont seulement deux percussionnistes) se présentent donc devant la scène pour la première pièce, « Music for Pieces of Wood » du compositeur américain minimaliste Steve Reich. Leurs claves de différentes hauteurs commencent par établir une pulsation, puis un motif élémentaire qui sera repris, avec des décalages, par les autres. L’effet de cette partition rythmique est quasi hypnotique et montre à quel point la musique peut parfois surgir de fragments simples et répétitifs. L’entrée en matière est réussie, et le public est rapidement mis dans le bain de ce concert original.

Le « Popular Context vol. 6 » de l’Australien installé à Londres Matthew Shlomowitz est ensuite proposé. Étonnant contraste où un vibraphone et un clavier aux sons travaillés, appuyés par une batterie, cherchent à rendre l’atmosphère d’un aéroport. Le grand intérêt de la pièce est de montrer une écriture résolument classique contemporaine pour des instruments souvent associés respectivement à la musique amplifiée pop ou rock, ou au jazz. Exercice de style plutôt réussi, quoique, bien entendu, on soit soulagé quand s’arrête le ballet incessant des passagers, des annonces vocales, des chariots et des avions – on s’imagine aisément que c’était l’intention du compositeur.

« Kaleidoscope », un nouveau quatuor à cordes de Camille Kerger, compositeur du cru présent dans le public, vient ensuite. Choix intelligent de programme, puisqu’on revient à une formation instrumentale classique dans sa répartition, si ce n’est dans l’écriture musicale, moderne mais moins portée sur la recherche pure de sonorités inhabituelles. Ici, c’est l’harmonie qui crée la modernité : l’œuvre est fermement ancrée dans une tradition séculaire, mais avec un langage d’aujourd’hui.

La performance à suivre va une nouvelle fois présenter un contraste vertigineux. « Ablauf », du Finlandais Magnus Lindberg, donne le beau rôle à la clarinette, accompagnée par deux tambours situés en retrait, de part et d’autre de la scène. On y sent la genèse du morceau, une improvisation fixée plus tard sur la partition : les mélismes de Marcel Lallemang virevoltent et s’élèvent malgré les coups (qu’on dirait même de boutoir quand ils sont synchronisés) percussifs de Guy Frisch et Laurent Warnier. Le point culminant de la pièce arrive avec force cris et onomatopées de l’instrumentiste à vent, qui s’empare ensuite d’une clarinette basse pour une mélopée naviguant avec aisance entre puissants graves et doux aigus. Une œuvre musicalement et visuellement intense, aux contrastes forts et à la séduction à la fois primale et subtile. Le public ne s’y trompe pas, qui applaudit avec conviction.

Retour du quatuor maintenant, avec le « Quatuor no 5 » de Philip Glass, autre Américain minimaliste et peut-être le compositeur le plus connu du programme, dont les motifs permettent une pause plus suave, plus tonale après la complexité précédente pour des oreilles non aguerries. Mais lancé sur la piste du minimalisme, l’ensemble reprend rapidement le chemin d’une musique moins classique, avec les « Rational Melodies » du Franco-Américain Tom Johnson. Ici, toute la troupe se retrouve et joue quasi à l’unisson quatre pièces où la loi des séries est reine. Pascal Meyer, d’ailleurs, explique au public le principe de la première pièce, basée sur une progression mathématique, tout en souhaitant à son audience de s’amuser à compter.

La boucle est bouclée, car c’est la pulsation rythmique plutôt que mélodique, comme au début, qui irrigue les morceaux. Avec une véritable pédagogie musicale, Lucilin a concocté un programme éclectique et fascinant, une fenêtre ouverte sur la création contemporaine qui, on l’espère, aura non seulement séduit des profanes, mais les aura peut-être motivés pour d’autres découvertes dans l’immense variété des œuvres composées de nos jours.

L’ensemble Lucilin était composé pour l’occasion par :
• André Pons-Valdès et Winnie Cheng au violon
• Danielle Hennicot à l’alto
• Anik Schwall au violoncelle
• Marcel Lallemang aux clarinettes
• Pascal Meyer au clavier
• Guy Frisch et Laurent Warnier aux percussions

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