Photographie : Photographie et pandémie, histoire de rencontres

Depuis le début de la pandémie, les images montrent parfois l’urgence, la tristesse, la colère et les moments de bonheur arrachés à notre quotidien si étrange. Les photographes et reporters ont leur manière personnelle de raconter la crise, tout en nuances et en idées. Récit d’un entretien visio avec le photographe luxembourgeois Sven Becker et invitation à la découverte du reportage de Roland Schmid.

Dans « Confinement Portraits », le photographe luxembourgeois 
Sven Becker essaie de raconter les histoires personnelles des confiné-e-s au Luxembourg. (Photos : Sven Becker)

Le regard franc et l’œil malicieux, Sven Becker est un photographe œuvrant pour le Lëtzebuerger Land, mais aussi en tant que professionnel indépendant qui cherche sans arrêt l’authenticité et la vulnérabilité dans ses photographies. Précis et concentré, au détour d’une pose officielle ou d’une mise en scène préparée, Sven traque le moment de relâchement et le grand retour du naturel. On lui doit de nombreux reportages pour diverses institutions luxembourgeoises, Mudam, Casino et Rotondes entre autres, et sa manière de faire de la photo trouve dans la pandémie un nouveau champ d’exploration.

Son reportage « Un pays à l’arrêt » dans le Lëtzebuerger Land, paru en mars 2020, donne une image unique du Luxembourg à travers ses boulevards vides, ses lieux publics désertés. « C’était comme si on attendait un tournage [de cinéma] et qu’on avait vidé la ville de ses habitants », raconte-t-il. Le noir et blanc paraît figer le temps, marquer cet « arrêt » de la vie si caractéristique du premier confinement. Un sentiment « étrange », fantomatique. « On sait comment le Luxembourg fonctionne, avec le ‘stop and go’, les gens montent et descendent, il y a toujours du mouvement » : en mars, plus rien, le photographe a le privilège professionnel de sortir et de capturer l’instantané de Luxembourg-vide. Ronds-points, rues, places, tout est vide et contraste si fortement avec l’aspect très urbain du Luxembourg. Mais au-delà du visuel, Sven Becker parle « d’archivage » et rappelle que ces images forment un « récit visuel », qu’il est important de conserver. « Chaque pays raconte sa situation du corona, […] et je trouve très important de garder ces preuves, ces traces, de rappeler que ça existe, ou que ça a existé. » Il ne faut pas perdre « l’instant présent », malgré l’absurdité de la situation, malgré son côté irréel que l’on a si hâte d’oublier. Sven ne souhaite pas que l’on s’obsède, que l’on ne puisse oublier, mais préfère conserver les témoignages et les images d’une période si troublante.

Mais pour raconter le Covid autrement, et surtout pour raconter la vie de chacun, il a créé son projet « Confinement Portraits », visible sur son site atelierimages (woxx.eu/sbecker). La démarche est différente et assez unique : « Malgré la distance, […] à travers les vitres des maisons, à leur fenêtre, j’ai demandé aux gens la permission de prendre leur photo. Je marchais dans la rue et […] je faisais signe aux gens, certains me faisaient signe en retour, et je demandais l’autorisation. Une partie disait oui, une partie disait non, […] et chaque fois l’histoire était différente. » Ces images magnifiques, très touchantes par l’intimité qu’elles montrent, offrent une galerie de portraits variés, heureux, surpris, tristes et mélancoliques parfois, qui racontent de manière si proche le quotidien de chacun. En dessous de chaque photo, Sven indique le nombre d’infections du jour, comme un reportage sur le front, mais un front familier. Les attitudes de ces inconnus et des personnes plus familières du photographe, faisant partie de son entourage, pris en photo sont vibrantes de vérité : des signes de la main, des regards absents, méfiants parfois, souvent amusés, des gens au balcon, dernier espace de liberté en ville, des hommes et des femmes à la cuisine, dans le jardin, surtout dans l’attente.

Montrer épuisement et crainte

Sven voulait toucher de près les conséquences de la crise, dans nos imaginaires et dans notre quotidien. Aussi, il a donné vie à un autre projet, toujours visible sur son site, appelé « Bei Covid-Patienten auf der Intensivstation im CHL ». Et il lui a fallu batailler pour obtenir les autorisations nécessaires à son reportage, pour pouvoir aller au plus près des patients et du personnel soignant. Le résultat est poignant. De grandes photographies noir et blanc, entre ombres et lueurs, qui narrent cette vie en suspens, ces instants vitaux et précieux et la lutte sans relâche pour la survie. Entre l’épuisement et la crainte, ce sont des hommes et des femmes que Sven Becker met en lumière, des gens courageux cachés derrière leurs combinaisons, leurs masques, et parfois derrière leur assistance respiratoire. « Au début, quand je ne pouvais pas rentrer [au CHL], j’ai appelé la rédaction, j’ai demandé à plusieurs personnes : mais pourquoi on ne peut pas rentrer, est-ce qu’on a peur de montrer ça, est-ce qu’on pense que ça n’existe pas, ici, au Luxembourg ? » Sven finit par être admis et participe à ce grand reportage humain de la guerre contre le Covid, une guerre que l’on connaît tous, de loin ou de très près. Au-delà des images qui tournent en boucle dans les médias traditionnels, il livre ici une vérité sans autre commentaire que l’image, comme si chaque photographie expliquait en silence une réalité différente, proche, parfois douloureuse, sans discours politique, sans consignes, sans contraintes. Libre à chacun de voir et, surtout, de se souvenir.

Et maintenant, comment parler encore de la pandémie, en 2021, sans se répéter, sans prendre inlassablement les mêmes images ou les mêmes situations ? C’est le défi de Sven Becker pour sa future production. « Je peux aller tous les jours dans des centres de vaccination, et montrer quoi ? Des gens qui se font piquer toute la journée ? J’ai pu me rendre dans des maisons de retraite et voir la vie là-bas. […] Je veux aller maintenant près des gens, raconter le particulier, aller plus en profondeur. » Le rôle du photo-
reporter réside peut-être aussi dans ses choix. « Tout le monde peut prendre des photos, aujourd’hui, il suffit de regarder Instagram. Et qui je suis, moi, pour dire qui a le droit de prendre une photo ? Personne […] Chacun a sa réalité. En faisant de la photographie documentaire ou du photoreportage, j’essaie de montrer la réalité du terrain qui se trouve le plus proche possible. Au niveau des [femmes et des hommes] politiques, par exemple, je suis le mouvement [pour les prendre en photo], mais il y a toujours un moment où ils se lâchent ou se relâchent, et ce qui m’intéresse, c’est de montrer l’humain plutôt que la politicienne ou le politicien, cette réalité où tu es vulnérable. » C’est bien le choix de la « vulnérabilité » qui est cher à Sven Becker. « J’aime bien ces moments perdus », confirme-t-il. Une photographie à hauteur d’individu, au-delà de la façade. Une belle manière de mettre en avant la vérité, l’authenticité. C’est aussi pour ça que Sven aime tant les manifestations : « C’est facile aujourd’hui de mettre une bannière Facebook pour soutenir quelque chose, mais il faut du courage pour aller dehors, être là. » Autant de visages, d’attitudes, de gestes, de vies en somme. « La photographie sans l’individu, c’est comme une scène vide », explique-t-il. Et la lutte contre le vide, c’est ce qui paraît motiver Sven Becker chaque jour et lui permettre d’offrir un tout autre regard sur cette pandémie.

Frontières et amour

De son côté, le photographe freelance suisse Roland Schmid a consacré une série récente de clichés à la question des frontières et de la séparation en temps de Covid. Ses images ont quelque chose de romantique, mais d’un romantisme ralenti, touché, freiné par les mesures sanitaires et politiques. Disponible sur son site personnel (woxx.eu/rschmid), son projet « The Border on the Blanket » s’intéresse de près aux séparations géographiques et aux obstacles qui viennent se dresser entre couples et familles. Entre l’Allemagne et la Suisse, il capture des individus séparés par quelques mètres à peine de panneaux rouges et de grillages qui interdisent les déplacements en raison des mesures de confinement. Il invite à la réflexion autour de nos pertes provisoires, moins en termes de libertés politiques qu’en termes de restrictions sentimentales. Ce sont toutes ces familles divisées le temps d’une pandémie, ces amants confinés qui ne se voient plus, et bien souvent des amis qui peinent à trouver l’occasion de se voir, dans l’ombre de nos frontières européennes. Les photographies en couleurs ont toutes un fil rouge, qui est, sans jeu de mots, ce ruban rouge et blanc qui barre l’accès et interdit les déplacements. On retrouve donc dans les gestes de la main ou dans le langage corporel figé par l’appareil toute l’envie et la détermination, avant de céder le pas à la résignation. Mais le projet de Roland Schmid n’est pas terne ou déprimant ; c’est une ode à l’ironie du sort et aux petits arrangements qui sont devenus quotidiens pendant la crise : se voir sans vraiment se voir, avec distanciation, avec distance, avec prudence. Ses photos montrent donc des couples allongés presque à cheval sur les frontières, profitant de l’ombre de certaines barrières, ou encore ce couple audacieux qui partage un baiser de part et d’autre d’un bloc de ciment, l’une en Allemagne, l’autre en Suisse. Ce cliché est puissant dans sa symbolique. Les deux corps, et donc les deux individus, sont dans la légalité tant qu’ils ne dépassent pas la démarcation, et seul le baiser enfreint les règles, s’élève et franchit la frontière sans s’occuper de représailles. Un instant unique et suspendu, immortalisé par l’objectif du photographe. Il ne s’agit pas de dénoncer, mais de mettre en scène ces petites folies de liberté, ces petites négociations innocentes avec des règles devenues lois, et des rencontres presque illégales. Entre ironie et absurdité, Roland Schmid donne un témoignage décalé dans son choix et dans sa démarche, qui se rit un peu de la rigidité de nos lignes tracées sur le sol, consolidées ou non au béton armé.

Deux photographes et deux projets différents, mais une époque commune : la photographie est affaire de choix, et si nos rues sont un peu plus vides, nos cœurs un peu plus serrés, nos vies un peu plus étriquées, c’est bien toute l’étroitesse parfois irrespirable de notre quotidien que la photographie dévoile et moque dans le même temps. Un témoignage, une manière silencieuse de raconter cette époque si bizarre que nous avons parfois du mal à croire réelle.


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