Politique culturelle : « Rien de plus beau que la possibilité »

Depuis 2018, Suzanne Cotter a pris les rênes du Mudam. Le woxx s’est entretenu avec elle un peu sur le passé et beaucoup sur l’avenir.

Originaire de Melbourne, Suzanne Cotter est passée par la Grande-Bretagne et le Portugal avant d’arriver au grand-duché. Depuis 2018, elle remplace l’ancien directeur Enrico Lunghi au Mudam. 
(Photos : Thora Kleinert)

woxx : Voilà deux ans et neuf mois que vous êtes au Luxembourg. Est-ce que vous vous y sentez à l’aise ?


Suzanne Cotter : Oui, vivre dans un nouveau pays est une évolution constante. Je dirais que le Luxembourg est un pays très facile à vivre. C’est beau, bien géré et il y a une proximité avec les gens extraordinaire. Luxembourg-ville et le reste du pays est cosmopolite, tout en restant dans une expérience plus intime – provinciale et internationale. La qualité de vie fait plaisir.

Votre prédécesseure Marie-Claude Beaud avait en 2006 répondu à la même question : « En proportion, il y a moins de cons, mais vu la taille du pays, on les rencontre plus souvent. » Êtes-vous d’accord ?


Ce n’est pas mon style ni ma façon de voir le monde. Et puis je ne maîtrise pas l’ironie française. Je ne dirais jamais ça. Je suis toujours ici parce que les gens m’ont encouragée à gérer moi-même. Et le contexte luxembourgeois est extrêmement intéressant en ce moment : un pays très européen alors que le principe de l’Europe est tellement remis en question. Je sais que ça a toujours été le cas, mais en ce moment, la densité des réflexions est plus élevée. Je trouve que c’est fascinant de vivre aujourd’hui dans un pays comme le Luxembourg. Vous savez qu’auparavant, j’étais au Portugal, un autre pays européen, mais totalement différent, et j’ai vécu 20 ans à Londres, dans un pays qui a désormais pris une autre direction.

Une autre différence avec celle et celui qui vous ont précédée, c’est que vous avez été embauchée sur base d’un CDI, alors que Marie-Claude Beaud et Enrico Lunghi avaient des contrats de cinq ans. Est-ce une des raisons pour lesquelles vous vous sentez si bien accueillie ?


Je ne pense pas, parce que c’est très contraignant de penser en ces termes. Si la question était de savoir si je peux tout me permettre avec mon contrat, la réponse est non – j’ai de grandes responsabilités.

Comment définiriez-vous votre style ? Comment avez-vous pris possession de ce bâtiment, de cette machine Mudam ?


Je suis toujours en apprentissage. On apprend chaque jour quand on est au poste de directrice, et je découvre de nouvelles perspectives. Quant à mon style, je suis ouverte à toutes les possibilités. Pour moi, il n’y a rien de plus beau que la possibilité. Ne rien bloquer, ne pas créer d’obstacles, mais les contourner en regardant les choses différemment.

« Le fait qu’il y ait des musées pour le contemporain, ça exige qu’on pense les institutions différemment. »

Quels seraient les obstacles ?


‘On n’a pas assez d’argent. On n’a pas assez de budget. On n’a pas assez de temps. On ne fait pas les choses comme ça.’ En tant qu’êtres humains, nous créons sans cesse nos propres obstacles. Et au lieu de se bloquer la vue, ce qu’on peut faire, c’est essayer et espérer qu’à la fin on ait de bonnes surprises. Pour un musée d’art contemporain, il est essentiel d’essayer les choses – c’est le propre de l’art contemporain.

Notons que vous dites contemporain, pas moderne.


Oui, bien sûr. C’est un musée d’art contemporain. Le fait qu’il y ait des musées pour le contemporain, ça exige qu’on pense les institutions différemment. Aussi par rapport à l’art moderne, qui fait maintenant partie de l’histoire. Même si les gens qui se disaient modernes se pensaient contemporains.

Un des problèmes du Mudam a toujours été l’acceptation par le grand public. Comment vous y prenez-vous ?


Je ne crois pas que ce soit un problème, dans le sens où c’est un défi surmontable. Et je pense que les choses s’améliorent. Depuis que je suis arrivée, tout le monde m’a parlé de l’histoire mouvementée du Mudam. Mais je n’entends plus tellement ce discours. Les gens aiment ce bâtiment. Depuis la réouverture, nous voyons qu’ils se pressent pour venir ici. C’est peut-être aussi une question de générations, de démographie – les jeunes ne connaissent plus ces histoires. Sinon, tout notre travail tend vers la communication d’une notion d’ouverture, afin que le musée ne soit pas perçu comme une fortification élitiste. Nous devons créer des liens de confiance, afin que tout le monde aime se rendre ici. Ainsi, nous allons continuer à exposer des artistes luxembourgeois – après Jean-Marie Biwer, nous prévoyons une exposition collective l’année prochaine.

C’est aussi une histoire de communication ?


Oui, absolument. Le musée a toujours monté des expositions avec des desseins pédagogiques, qui n’ont pas reçu l’attention qu’ils méritaient.

Pourtant, depuis votre arrivée, on a l’impression de voir plus d’expositions centrées sur des artistes et moins d’expositions thématiques.


Nous avons juste dû annuler une grande exposition thématique cet été à cause de la pandémie. Nous travaillons aussi plus avec notre collection, de façon continue. Elle doit devenir un ancrage, un point de référence.

« En général, j’aimerais bien voir la culture plus soutenue. »

Concernant la politique d’acquisition, le budget suffit-il ?


Bien sûr que j’aimerais avoir plus de budget. Mais maintenant tout a changé : je disais clairement il y a un an qu’il en faudrait plus. C’était avant la Covid-19, avant que les budgets ministériels soient gelés. Et on vient de recevoir les chiffres actualisés de nos revenus : s’ils ne sont pas aussi graves qu’on craignait, c’est tout de même une coupure. Tout est relatif, et on ne veut pas se plaindre quand tout le monde est en train de traverser la même crise. Mais en général, j’aimerais bien voir la culture plus soutenue. Même si la pandémie nous a rappelé au Mudam à quel point nous sommes privilégiés : avec le soutien public, nous pouvons continuer à payer les salaires. Quand je parle avec des collègues à l’international, aux États-Unis ou en Grande-Bretagne par exemple, ils sont dans de grandes difficultés.

Si la Covid-19 a grignoté vos revenus, il est pourtant difficile de savoir d’où partait le Mudam avant la crise – vu que les bilans financiers de 2018 et 2019 n’ont pas été publiés au Registre de commerce.


Ils sont quelque part, le ministère de la Culture les a et ils sont tout à fait publics.

Pourtant, selon différentes sources, le Mudam avait accusé un déficit d’un million d’euros en 2019.


Je ne sais pas d’où viennent ces informations. C’est vrai que nous avions un dépassement, mais celui-ci était prévu, notamment pour le transfert de la collection aux installations du Freeport. En revanche, notre facture énergétique a fortement augmenté pour répondre aux contraintes de climatisation du musée, et cela était imprévisible. En relisant les rapports de mes prédécesseurs, je suis toujours tombée sur la phrase que les subsides ne suffisaient même pas à couvrir les frais de fonctionnement. Ce n’est plus la situation actuellement, mais les frais restent extrêmement élevés. C’est un défi pour chaque institution, particulièrement pour nous avec un tel bâtiment. Si on n’avait pas ces frais à payer, quel bonheur ce serait !


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