Acheter deux fois plus, quatre fois moins cher

von | 12.12.2018

Le court métrage « Rethink Your Clothes » doit sensibiliser les jeunes consommateurs aux conditions des travailleurs du textile.

En quelques annĂ©es, la donne a radicalement changĂ© : aujourd’hui, en moyenne, nous achetons deux fois plus de vĂŞtements qu’il y a encore quinze ans, alors que nous les payons environ quatre fois moins cher. Marie-JosĂ©e Jacobs, prĂ©sidente de la fondation Caritas se veut claire : le but de la campagne Rethink Your Clothes n’est pas de choquer, mais d’inciter Ă  rĂ©flĂ©chir afin de « produire un changement dans la durĂ©e » – en particulier auprès des jeunes consommateurs, qui disposent dĂ©jĂ  d’un certain pouvoir d’achat.

Après le lancement de la campagne en collaboration avec Fairtrade LĂ«tzebuerg, voici donc le court mĂ©trage, signĂ© Charlotte Bruneau et prĂ©sentĂ© hier soir en avant-première au Benu village Ă  Esch-sur-Alzette. Sur un ton Ă  la fois ironique et factuel, le film met en parallèle la vie de deux femmes : celle de Katy (FrĂ©dĂ©rique Colling), Luxembourgeoise aisĂ©e, en train de dĂ©sespĂ©rer devant son armoire remplie de vĂŞtements qui ne lui plaisent pas et Salma, travailleuse du textile au Bangladesh, dĂ©terminĂ©e Ă  attirer l’attention des consommateurs dans le monde entier sur les conditions de travail qui sont les siennes. En concertation avec des syndicalistes locaux, la jeune fille commence Ă  coudre un message dans les habits qu’elle confectionne : Rethink your clothes. Et que Katy finit par dĂ©couvrir sur sa tenue du jour. IntriguĂ©e par ces mots manuscrits, celle-ci commence Ă  faire des recherches…

La projection du film fut suivie de l’intervention de Carole Crabbe, coordinatrice d‘AchACT – Actions Consommateurs Travailleurs sur la rĂ©munĂ©ration des travailleurs du textile et la notion de salaire vital. Les grandes marques contrĂ´lent l’accès au marchĂ© et imposent leurs conditions aux fournisseurs comme aux sous-traitants et aux employĂ©s des ateliers de fabrication. Concernant ces derniers, il n’est d’ailleurs pas toujours Ă©vident de dĂ©terminer leur employeur rĂ©el (la marque ou l’usine), alors que les grandes marques continuent Ă  se payer la « part du lion », sait Carole Crabbe.

Aussi, dans l’industrie du textile, exploitation et migration iraient souvent de pair. Cela est vrai pour le Bangladesh, oĂą l’industrie repose sur une main-d’œuvre bon marchĂ©, essentiellement fĂ©minine, souvent mineure et en dĂ©crochage social, attirĂ©e depuis la campagne dans les grandes villes, comme pour la Chine et les immigrĂ©s chinois dans l’industrie de luxe toscane. Mais aussi pour la Turquie, oĂą l’industrie du textile repose largement sur la force de travail de rĂ©fugiĂ©s syriens, le Maroc ou encore l’Ukraine. Tout cela dans des conditions sĂ©curitaires et sanitaires souvent dĂ©solantes, comme l’a montrĂ© l’effondrement en 2013 du tristement cĂ©lèbre Rana Plaza Ă  Dhaka au Bangladesh, et qui a fait 1034 morts.

Réfléchir le vêtement

Jusqu’Ă  prĂ©sent, de grandes marques comme H&M, Carrefour, Zara ou Nike se sont montrĂ©es rĂ©ticentes lorsqu’il s’agissait d’apporter plus de transparence. Elles prĂ©fèrent encore, comme H&M rĂ©cemment se donner une image verte, en mettant en vente des vĂŞtements soi-disant « conscients » – les conditions de production n’en demeurent pas moins floues. VoilĂ  pourquoi avec l’Asia Floor Wage Alliance, alliance syndicale internationale, AchACT a Ă©laborĂ© une mĂ©thode pour calculer le salaire dit vital. Ce salaire qui, Ă  l’opposĂ© du salaire minimum doit suffire pour couvrir les besoins en alimentation, logement, Ă©ducation, santĂ©, vĂŞtement, transport et Ă©pargne. En retenant ces critères, on arrive Ă  un montant de rĂ©fĂ©rence.

Charlotte Bruneau, rĂ©alisatrice de « Rethink Your Clothes », au milieu de l’Ă©quipe bangladaise.

Ensuite, grâce Ă  des accords-cadres et sectoriels, avec la participation des travailleurs et l’inspection des bâtiments d’usine supervisĂ©e par l’Organisation internationale du travail (OIT), des accords sur la sĂ©curitĂ© et la libertĂ© syndicale, on oblige peu Ă  peu les entreprises Ă  « analyser ce qui se passe dans leurs filières et dĂ©dommager le cas Ă©chĂ©ant » , se fĂ©licite Carole Crabbe. Autre niveau d’action : les tribunaux et l’engagement pour donner aux victimes accès Ă  la justice de nos pays. Enfin, nous tous nous sommes acteurs de la fast fashion, comme le souligne l’activiste. Donc libres d’acheter Fairtrade, de recycler nos vĂŞtements, de les rĂ©flĂ©chir et de proposer des solutions, comme Ă  Bruxelles, oĂą un collectif loue des vĂŞtements de bĂ©bĂ©.

« Au final, c’est au niveau politique, au niveau des salaires qu’il faut agir », a estimĂ© la rĂ©alisatrice Charlotte Bruneau. Également dans le public : Claude Turmes, Ă©cologiste, ancien dĂ©putĂ© europĂ©en et ministre depuis peu, a fait part de la volontĂ© de son gouvernement de «  faire loi sur la vigilance » estimant que le temps des « self-declarations »  est dĂ©sormais rĂ©volu… sinon en politique, du moins pour les grandes marques.

Screening-debate en prĂ©sence de la rĂ©alisatrice et de Georges Kieffer de Benu Village Esch asbl. au CITIM-Centre d’information Tiers Monde, le 19 dĂ©cembre. Horaire : 12h Ă  14 h Lien: http://cercle.lu/evenement/projection-du-court-metrage-rethink-your-clothes/

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