Sur Netflix : Dark

Disponible sur la plateforme Netflix depuis 2017 déjà, la série « Dark » est un vrai phénomène de fabrication allemande. Star des listes de récompenses et de visionnages, elle s‘achemine maintenant vers une quatrième saison. Retour sur un phénomène né à côté de chez nous.

Les métamorphoses à l’écran secondent les voyages dans le temps. (Photo : Allociné)

Tenter de résumer « Dark », c’est déjà se heurter à la matière complexe qui fait son charme. Très inspiré par Stephen King, le créateur Baran bo Odar met en scène la quête désespérée d’un père de famille policier pour son fils, Mikkel, 12 ans, happé par les ombres de la forêt voisine en 2019. Le développement des épisodes dévoile les drames et incompréhensions quotidiennes qui rythment la vie de Winden, ville de petite taille fictive, perdue dans la brume et la fumée de la centrale nucléaire avoisinante. À la manière d’un mille-feuille, les scénaristes déploient l’écriture des événements en plusieurs lignes narratives, mêlant passé, présent et futur avec une immense ingéniosité. Ainsi, comprendre les tragiques événements de 2019 nécessite une vue d’ensemble vertigineuse qui fait appel aux spectres de la mémoire.

Déjà bien installée au sommet des séries les plus visionnées sur Netflix, « Dark » est un vrai coup de maître qui ne cesse de captiver les téléspectateurs du monde entier. Mais alors, pourquoi lui consacrer un énième article ?

C’est peut-être parce que la série en dit long sur une manière particulière de réaliser, une manière bien allemande. Et « Dark » ne craint pas les comparaisons à l’international avec des concurrents poids-lourds, comme « Ozark » ou « Stranger Things », dont le succès n’est pas à rappeler. La patte créative de bo Odar et l’engagement artistique de son équipe de scénaristes parviennent à proposer autre chose et à dessiner une nouvelle voie aux côtés des superproductions en majorité américaines. La série emprunte à Stephen King l’oppressant environnement d’« It », tandis que les phénomènes inquiétants prenant place dans la forêt rappellent le Steven Spielberg de la fin des années 1970, celui des « Close Encounters of the Third Kind ».

Le travail autour de l’atmosphère témoigne d’une volonté de se démarquer et offre aux forêts sombres de la région de Berlin, lieux de tournage, l’occasion d’apposer une empreinte décidément européenne. La palette de « Dark » est significative, tant elle rappelle le cinéma allemand dramatique, notamment « Das Leben der Anderen » ou encore l’exposition bleutée de « Die Welle ». Les couleurs ternes sont synonymes d’effets de contraste très nettement mis en avant : en témoigne le générique de la série, qui joue sur l’effet kaléidoscope tout en mêlant les silhouettes des personnages fondues en effet Rorschach. Quand la lumière affronte l’obscurité, le passé confronte le présent, et les dialogues sont toujours accompagnés d’une réflexion sur l’écran même jusqu’aux couleurs. Pour un téléspectateur européen, allemand notamment mais aussi luxembourgeois, cette manière de réaliser convoque de nombreux souvenirs et fait le pont entre nos cultures populaires et l’enjeu artistique de « Dark ».

Et que dire d’une série de calibre mondial où l’on entend parler allemand ? Si « Dark » n’est pas la seule (n’oublions pas « Unorthodox » et « Freud »), les succès critiques et publics dans la langue de Goethe ne sont pas légion. C’est aussi en osant donner sa chance à des acteurs qui n’avaient pas encore connu de consécrations mondiales que Baran bo Odar change la donne et impose la nouveauté allemande sur tous les plans. Les performances d’Oliver Masucci dans le rôle d’Ulrich et de Mark Waschke, glaçant dans le rôle de Noah, sont à souligner. Par ailleurs, la langue joue un rôle en elle-même, impliquant de nombreuses citations des arts et littératures allemands et permettant certains effets linguistiques dramatiques, dont le fameux « Wo ist Mikkel ? » remplacé par « Wann ist Mikkel ? ».

Mais c’est dans son écriture dramatique que « Dark » brille particulièrement. Les rapports psychologiques entre personnages, toujours dans le conflit larvé, à demi-mots, créent autant de crises qui s’étalent sur de multiples époques et générations. La narration dynamique, en mouvement, est un jeu d’équilibriste complexe, et le temps en est l’enjeu principal. Cette réflexion autour d’un temps dévoreur de souvenirs et d’existences convoque le patrimoine du cinéma allemand, souvent traversé par l’entêtante question de la mémoire et des traumatismes du passé. C’est donc cette manière précise de se souvenir et de dévisager le passé que « Dark » exploite dans une forme extrême. Trouver le lien entre 1953, 1986 et 2019 revient à affronter les choses que l’on aurait pu dire ou les autres que l’on aurait dû garder secrètes.

Le voyage dans le temps est aussi un voyage dans les consciences, et les enjeux métaphysiques côtoient les préoccupations familiales et individuelles les plus intimes. Là encore, cette manière de mêler l’immense et l’infime, l’intérieur et l’extérieur est une marque sûre de l’art allemand. Jung disait après tout : « Wer nach außen schaut, träumt ; wer nach innen schaut, wacht auf. »

Les trois saisons sont disponibles sur 
Netflix depuis le 1er décembre 2017, 
saison 4 prévue en 2021.

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