Synthwave : Passeurs de musique

La ville d’Istanbul est le berceau d’une scène underground que notre imaginaire occidental a du mal à capter – la preuve avec Jakuzi.

Photo : Aylin Gungor

Quand on pense Turquie, c’est la quasi-dictature d’Erdogan, les manifestations, la destruction de la démocratie, le conflit kurde ou encore la crise des réfugié-e-s qui viennent à l’esprit. Beaucoup plus rarement, ce pays et surtout sa métropole Istanbul sont pensés comme des lieux de culture contemporaine vivants et florissants. Un des premiers à briser cette idée reçue a été le bassiste des bruitistes avant-gardistes allemands Einstürzende Neubauten, Alexander Hacke. Accompagné du réalisateur allemand d’origine turque Fatih Akin, il tourne en 2005 le documentaire « Crossing the Bridge » sur la scène musicale stambouliote. On peut y suivre le musicien, toujours accompagné d’une caméra et d’un studio mobile, à la recherche des sons très différents produits dans cette ville, du musicien de rue en passant par des rappeurs aux stars de la pop turque, tous inconnus de l’ouïe occidentale.

Avec ce bagage en poche, il devient plus facile d’imaginer la genèse d’un groupe comme Jakuzi au cœur de la métropole du Bosphore. Créé en 2016, le quatuor somme toute classique (batterie, basse, synthés et chant) ne croyait pas que grand monde s’intéresserait à ses créations. « Le groupe ne s’attendait pas à ce que ses premières chansons dépassent le cercle restreint de leurs connaissances », peut-on lire sur son site, surtout que le premier album « Fantezi Müzik » n’était sorti qu’en cassette !

© Jakuzi_FB

Pourtant, c’est le label berlinois City Slang (qui parraine dans son catalogue des formats comme Arcade Fire, Calexico, Nada Surf ou encore Bayonne) qui les sort de l’anonymat et réédite ce premier jet avec quelques nouvelles chansons en 2017. Depuis, Jakuzi est une étoile montante de la scène turque et au-delà. Ce qui rend le groupe spécial, c’est aussi sa façon d’aborder la masculinité. Dans la pop turque, parler de ses émotions en tant qu’homme n’est pas facile, ni produire des albums introspectifs remplis de sons mélancoliques empruntés au krautrock et de synthés. Jakuzi est un peu le Joy Division turc, et le revendique : « Jakuzi est là pour offrir un chez-soi à toute personne qui a déjà eu l’impression de ne pas se sentir à sa place », écrit encore le groupe sur sa page. Et même si son deuxième disque, « Hata Payi » (littéralement : « Marge d’erreur »), renoue avec le succès, il est conscient de ses limites : « Il n’y a pas de playlists pour des groupes de dreampop DYI turque, les chansons ne seront pas jouées sur des stations radio traditionnelles et il n’y a pas de marché de masse pour les concerts de punk. » Ce qui est certes vrai, et ce à quoi on peut ajouter le fait que chanter en turc n’aide pas à l’international, mais tout de même : Jakuzi est la preuve que si on est au bon moment et au bon endroit, tout reste possible.

En bonus, la soirée sera ouverte par la chanteuse luxembourgeoise Charlotte Bridge. Stefania Salvato au civil, l’artiste a un CV impressionnant : arrivée au Luxembourg en 2014 après avoir joué dans plusieurs groupes en Italie, elle se met en solo et promeut un premier single, « Too Young to Sleep », pour une compilation de la radio italienne Indiepercui. Après un premier album en 2015 en collaboration avec Edwin Aldin (folk-rockeur luxembourgeois), elle sort l’album éponyme « Charlotte Bridge » en 2016 sur Bonus Noise Records.

Bref, si la mélancolie de ce début de printemps pourri vous inspire, vous savez maintenant où aller…

Aux Rotondes, ce vendredi 10 mai.

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