Théâtre : Du vaudeville pour réfléchir


Une « comédie migratoire », c’est ce que propose le Théâtre ouvert Luxembourg pour sa première création de la saison. Entretien avec l’auteur, Tullio Forgiarini.

Tullio Forgiarini à Wiltz où il enseigne : ancré dans le Nord et à la fois dans l’actualité et dans la fiction.

Tullio Forgiarini à Wiltz où il enseigne : ancré dans le Nord et à la fois dans l’actualité et dans la fiction. (Photo : woxx)

woxx : « Du ciel » est-elle votre première pièce de théâtre ?


Tullio Forgiarini : Non, mais la première à être montée ! J’avais déjà fait un essai, mais c’était, disons… moyen.

Pourquoi le choix de l’écriture théâtrale ?


Comme toujours, tout est parti de l’actualité. C’était pendant les grandes vacances scolaires, j’avais du temps et j’étais remué par cette « crise des réfugiés ». Ça se passe là-bas, c’est affreux, mais comme c’est là-bas, c’est un peu comme dans la chanson de Jacques Dutronc, « j’y pense et puis j’oublie ». J’ai alors imaginé ce qui pourrait arriver si soudain, le problème débarquait dans un salon du grand-duché. Comme j’aime beaucoup écrire les dialogues dans mes romans, j’ai pensé que c’était le moment de tenter à nouveau une pièce de théâtre.

Que raconte la pièce ?


Julien, un type plutôt normal et à première vue plutôt gentil, rentre chez lui et découvre un cadavre sur son tapis. On se rend vite compte que cette apparition n’a rien d’exceptionnel. On a déjà retrouvé des cadavres dans les rues, mais là, il y en a un dans son salon. Julien ne sait pas trop quoi faire et, comme toujours dans ces moments d’hésitation, il appelle son ex-femme. Ça ne se passe pas très bien, et il va aussi chercher de l’aide chez son voisin. Le tout est évidemment exagéré et traité sur un mode surréaliste.

Un personnage « normal », c’est presque une exception chez vous…


Julien, son ex-femme et son voisin, les trois personnages « autochtones », sont en fait les trois facettes d’une même personnalité. Ils sont un peu nous tous, avec nos vanités, nos faiblesses ainsi que nos façons de réagir à la misère du monde. Avec tout ce qui nous assaille, on peut trouver plusieurs stratagèmes pour s’en sortir. Les trois psychologies décrites par la pièce passent par toutes les étapes de ces stratagèmes.

Pourquoi avoir choisi le vaudeville ?


Un drame, ça doit être extrêmement bien ficelé. Rien n’est pire qu’un drame sérieux raté… à part peut-être une comédie légère ratée ! C’est une coïncidence, mais Dario Fo vient de décéder, et sa pièce « Mort accidentelle d’un anarchiste » m’avait particulièrement marqué vers l’âge de quinze ans. Ça bougeait dans tous les sens, c’était très caricatural, mais ça n’avait rien de pédant. Comme je n’ai pas fait d’études théâtrales ni littéraires, je ne me pose pas trop de questions sur la façon de traiter mes sujets. Ici, il fallait que ce soit horrible, certes, mais en même temps drôle et pas pesant.

« Il fallait que ce soit horrible, certes, mais drôle et pas pesant. »

Quelles autres influences pourriez-vous citer ?


J’ajouterais Ionesco et Beckett, les seuls dont j’ai vu presque toutes les pièces de façon régulière. Au contraire, Sartre m’a toujours paru trop pédagogique. Il y a aussi dans Camus cette folie qui me plaît, malgré une construction parfois scolaire. J’aime la folie douce, la bizarrerie. Au cinéma, j’admire Terry Gilliam : « Brazil », c’est « 1984 » en mieux, parce qu’il crée un univers baroque qui me touche pour dénoncer cette soif de surveillance. Dans ma pièce, il fallait ce grain de folie pour rendre la chose supportable ; il fallait la caricature pour aller au fond du problème. C’est comme ça que je fonctionne.

N’y a-t-il pas une contradiction entre votre métier de professeur et ce goût moins prononcé pour l’écriture « pédagogique » ?


(Rires.) Peut-être que mon activité d’écrivain est ma soupape de sécurité… quoique ma pédagogie ne soit pas forcément très conventionnelle. Je ne récuse pas le terme de littérature engagée, car il me semble qu’il ne faut pas parler seulement de son nombril. Mais prétendre qu’on a la science infuse, ça ne marche ni avec les élèves ni avec les lecteurs ou les spectateurs. Il est important d’exposer les faits et de permettre à chacun de se forger son opinion. La pièce se termine d’une façon qui pourrait laisser un froid, mais c’est voulu : j’espère susciter la réflexion sans trop la guider. Je n’aime pas lorsque les ficelles sont trop grosses.

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(Illustration : TOL)

Allez-vous jusqu’à prôner des actions concrètes ?


En fait, je suis un peu comme Julien dans la pièce : j’achète du café équitable et je donne un pourcentage de mon revenu à des ONG. Mais contrairement à lui, j’ai constamment mauvaise conscience d’être né du bon côté des frontières. J’en parle à mes élèves, certes, et j’écris, mais que faire d’autre ? Cette interrogation est au cœur de la pièce, mais aussi de certaines de mes œuvres précédentes. Dans « La énième mort d’Ernesto Guevara de la Serna, dit le Che », il y a ce prof pathétique qui se met à poser des bombes parce que c’est la seule façon qu’il a trouvée de faire connaître ses opinions : il a déjà défilé avec toutes les ONG, il ne lui reste donc que cette solution. Là encore, je traite le sujet par la « rigolade désespérée ». Honnêtement, à part les petits pas de chacun, je ne sais pas ce qu’on peut faire de plus. C’est rageant et désespérant à la fois.

Attendez-vous un retour du public ?


Lorsqu’on écrit, ce qui est frustrant, c’est de rarement recevoir des critiques constructives ou des questions. La pièce provoquera-t-elle des discussions sur le sujet ou la façon dont il est traité ? On va voir, mais c’est ce que j’espère, oui. Ça tient évidemment à beaucoup de choses : pas seulement au texte, mais aussi à la mise en scène et aux acteurs. Et ça, je ne veux absolument pas m’en mêler.

« Je n’aime pas lorsque les ficelles sont trop grosses. »

Pourquoi ?


Soit je fais tout jusqu’au bout, soit je m’arrête là où il faut qu’un auteur s’arrête. Si on me demande mon avis, je le donne, mais c’est tout. C’est ce qui s’est passé avec le film « Baby(a)lone » : j’ai écrit le livre, le scénario, et le metteur en scène a pris le relais. J’ai la ferme intention de découvrir la pièce lors de la première. Même si je suis un peu nerveux !

La pièce est en français, mais vous écrivez également en luxembourgeois et en allemand. Quel est chez vous le facteur qui déclenche le choix d’une langue ?


Le français est la langue que je maîtrise le mieux à l’écrit, mais j’avais d’abord rédigé la pièce en luxembourgeois. Même si le sujet est universel, ce sont des attitudes et des facteurs luxembourgeois qui ont déclenché l’envie de l’écrire. De même, pour « Amok », le luxembourgeois s’est imposé, car le roman avait pour personnages des élèves du grand-duché ; les faire parler une langue de banlieue française fictive ne me paraissait pas honnête. Mon prochain livre sera en allemand. Cette langue, je l’ai tenue loin de moi longtemps, alors que je l’ai apprise à l’école avant le français. Mais j’ai décidé de me lancer ce défi. De toute façon, je suis le contraire d’un perfectionniste. Je me prends suffisamment au sérieux pour produire quelque chose que les gens peuvent lire avec plaisir bien sûr, mais pas plus ! Et puis les écrivains écrivent tout le temps le même livre. Alors si en plus je le faisais dans la même langue et dans le même genre… vous imaginez ?

« Du ciel », au TOL les 27 et 28 octobre, 3, 4, 9, 10, 11, 17, 18, 19, 23, 25 et 26 novembre à 20h30 ainsi que le 27 novembre à 17h30.

Jessica, méprisante : Les infos, Julien… Tu écoutes les infos de temps à autre ? Le réchauffement planétaire, tu en as entendu parler, non ? Et du Grand Anticyclone qui va avec ? C’est lui qui les aspire, juste au-dessus de la Méditerranée… Il y en a tellement… il les aspire et puis il les recrache ! Ici, juste au-dessus de nos têtes ! Ils tombent de partout… et ça rentre chez les cons qui ferment pas leurs fenêtres… Chez des cons comme toi, Julien !

Julien : Oui, mais elle est seulement entrouverte ! Juste entrouverte !

Jessica : T’es vraiment nul ! Ces gens-là, ils sont… ils sont… ils osent tout, ces gens-là ! Une fenêtre entrouverte, c’est une invitation à venir s’installer chez toi. Si ça se trouve, pendant qu’on parle, il est derrière toi et va te…

Julien : C’est une femme, Jessica ! (Il regarde derrière lui.) Et… elle a pas bougé… elle est toujours allongée…

Extrait de la pièce « Du ciel ».

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