Elia Suleiman: Intervention divine

von | 11.10.2002

„Intervention divine“ d’Elia Suleiman ne tient pas ses promesses de drĂ´lerie. Ce n’en est pas un moins grand film pour autant.

CINEMA PALESTINIEN

Pas tellement drĂ´le

(gk) – N’allez pas croire ce qu’on vous raconte. „Intervention divine“ d’Elia Suleiman n’est comique que sur les bords. Ceux et celles qui s’attendent Ă  une partie de plaisir vont donc ĂŞtre déçu-e-s. Bien que l’ironie soit maĂ®tresse ici, Suleiman est loin d’une reprĂ©sentation hilarante du conflit israĂ©lo-palestinien au quotidien. Le tragique de la situation demeure prĂ©dominant et le rire provoquĂ© par moments restera, le plus souvent, coincĂ© dans votre gorge. Ce qui ne change rien Ă  l’excellence sans conteste de ce film.

Mais finissons-en tout d’abord avec cette rĂ©putation d’un Suleiman hĂ©ritier de Chaplin, Keaton et Tati. Il leur ressemble parce qu’il sait Ă©viter les dialogues, et redonne toute leur force aux images. Ce qui rĂ©sulte en une poĂ©sie visuelle souvent admirable. Mais le rĂ©alisateur fait l’acteur de manière extrĂŞmement figĂ©e. Si cela sert son personnage dans „Intervention divine“, c’est lĂ  aussi le contraire absolu des gags tout en mouvements des monuments du comique cinĂ©matographique prĂ©citĂ©s.

Une scène vraiment hilarante est celle qui montre le père de E.S. – le personnage principal interprĂ©tĂ© par Elia Suleiman – conduisant tranquillement Ă  travers son quartier, saluant tout le monde, tout en lançant les pires insultes Ă  ses voisins. A part ça, le rĂ©alisateur palestinien montre des habitant-e-s de JĂ©rusalem qui vĂ©gètent. Tout le monde subit son quotidien. Personne ne se parle plus. La vie, ici, est loin d’ĂŞtre drĂ´le. Elle est mĂŞme souvent dramatique.

Le père de E.S. est victime d’une crise cardiaque et le fils ne sait plus lui exprimer son amour. Les petits gestes en deviennent des plus significatifs. Il lui pèle son ´uf dur ou l’aide Ă  sortir du lit, ce que le rĂ©alisateur montre en mĂŞme temps comme un bras de fer tragique.

Par ailleurs, E.S. aime une femme de Ramallah. Il habite JĂ©rusalem. Ils ne peuvent se voir que sur le terrain mĂŞme d’un check-point et restent des heures cĂ´te Ă  cĂ´te dans leur voiture Ă  fixer le large … Ou alors ils observent les discriminations dont sont victimes des Palestiniens, face aux soldats israĂ©lites. Leur seule Ă©chappatoire Ă©rotique: se caresser la main.

Vient alors une autre de ces rares scènes vraiment drĂ´les: celle, dĂ©jĂ  classique, du ballon Ă  l’effigie d’Arafat, qui dĂ©boussolera complètement les soldats du check-point. Moment pour E.S. de faire passer sa flamme du cĂ´tĂ© interdit. Ce qui ne finira pas forcĂ©ment en happy end …

Force tranquille

Mais il serait faux de reprocher Ă  cette „Intervention divine“ qu’elle est loin d’ĂŞtre aussi cocasse qu’on nous l’avait annoncĂ©e. Car le film se meut doucement en force tranquille absolument grandiose. Et le cinĂ©ma d’aujourd’hui en prend un bon coup.

Il n’y a ainsi qu’un fil rouge très mince qui fait de cet amoncellement de mini-scènes, basĂ©es sur la rĂ©pĂ©tition – ou, plutĂ´t, sur la variation sur un mĂŞme thème – un vĂ©ritable long mĂ©trage. Suleiman se fout des structures cinĂ©matographiques traditionnelles. Il mĂ©lange tous les genres – comique, drame, romance, action – et arrive Ă  intĂ©grer de cette manière de pures hallucinations. Comme celle d’une ninja palestinienne trucidant, façon „Matrix“, les stagiaires d’un stand de tir israĂ©lite.

C’est dans cette scène aussi que Suleiman prend le plus clairement parti pour la cause palestinienne, alors qu’il s’efforce de rester, d’autre part, simple observateur.

L’utilisation de chorĂ©graphies, lĂ  oĂą on les attend le moins, et d’une musique arabe, arrangĂ©e de manière techno outrageusement dansante, est Ă©galement des plus originales et reprĂ©sente sans doute l’une des premières intĂ©grations des règles du vidĂ©o-clip rĂ©solument cinĂ©matographiques. On est lĂ  bien Ă©loignĂ© des purs effets de style habituels, la rythmique musicale donnant ici une poĂ©sie supplĂ©mentaire – et non plus simplement alĂ©atoire – Ă  l’image.

Elia Suleiman Ă©lève ainsi l’absurditĂ© cinĂ©matographique au niveau de la vertu. Et mĂŞme si „Intervention divine“ ne tient donc pas ses promesses de drĂ´lerie, ce long mĂ©trage a le grand mĂ©rite de montrer l’humanitĂ© meurtrie par le conflit israĂ©lo-palestinien sans jamais tomber dans une mièvrerie trahissant la rĂ©alitĂ©. Ce qui en fait un très grand film.

A l’Utopia

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