Elia Suleiman: Intervention divine

„Intervention divine“ d’Elia Suleiman ne tient pas ses promesses de drôlerie. Ce n’en est pas un moins grand film pour autant.

CINEMA PALESTINIEN

Pas tellement drôle

(gk) – N’allez pas croire ce qu’on vous raconte. „Intervention divine“ d’Elia Suleiman n’est comique que sur les bords. Ceux et celles qui s’attendent à une partie de plaisir vont donc être déçu-e-s. Bien que l’ironie soit maîtresse ici, Suleiman est loin d’une représentation hilarante du conflit israélo-palestinien au quotidien. Le tragique de la situation demeure prédominant et le rire provoqué par moments restera, le plus souvent, coincé dans votre gorge. Ce qui ne change rien à l’excellence sans conteste de ce film.

Mais finissons-en tout d’abord avec cette réputation d’un Suleiman héritier de Chaplin, Keaton et Tati. Il leur ressemble parce qu’il sait éviter les dialogues, et redonne toute leur force aux images. Ce qui résulte en une poésie visuelle souvent admirable. Mais le réalisateur fait l’acteur de manière extrêmement figée. Si cela sert son personnage dans „Intervention divine“, c’est là aussi le contraire absolu des gags tout en mouvements des monuments du comique cinématographique précités.

Une scène vraiment hilarante est celle qui montre le père de E.S. – le personnage principal interprété par Elia Suleiman – conduisant tranquillement à travers son quartier, saluant tout le monde, tout en lançant les pires insultes à ses voisins. A part ça, le réalisateur palestinien montre des habitant-e-s de Jérusalem qui végètent. Tout le monde subit son quotidien. Personne ne se parle plus. La vie, ici, est loin d’être drôle. Elle est même souvent dramatique.

Le père de E.S. est victime d’une crise cardiaque et le fils ne sait plus lui exprimer son amour. Les petits gestes en deviennent des plus significatifs. Il lui pèle son ´uf dur ou l’aide à sortir du lit, ce que le réalisateur montre en même temps comme un bras de fer tragique.

Par ailleurs, E.S. aime une femme de Ramallah. Il habite Jérusalem. Ils ne peuvent se voir que sur le terrain même d’un check-point et restent des heures côte à côte dans leur voiture à fixer le large … Ou alors ils observent les discriminations dont sont victimes des Palestiniens, face aux soldats israélites. Leur seule échappatoire érotique: se caresser la main.

Vient alors une autre de ces rares scènes vraiment drôles: celle, déjà classique, du ballon à l’effigie d’Arafat, qui déboussolera complètement les soldats du check-point. Moment pour E.S. de faire passer sa flamme du côté interdit. Ce qui ne finira pas forcément en happy end …

Force tranquille

Mais il serait faux de reprocher à cette „Intervention divine“ qu’elle est loin d’être aussi cocasse qu’on nous l’avait annoncée. Car le film se meut doucement en force tranquille absolument grandiose. Et le cinéma d’aujourd’hui en prend un bon coup.

Il n’y a ainsi qu’un fil rouge très mince qui fait de cet amoncellement de mini-scènes, basées sur la répétition – ou, plutôt, sur la variation sur un même thème – un véritable long métrage. Suleiman se fout des structures cinématographiques traditionnelles. Il mélange tous les genres – comique, drame, romance, action – et arrive à intégrer de cette manière de pures hallucinations. Comme celle d’une ninja palestinienne trucidant, façon „Matrix“, les stagiaires d’un stand de tir israélite.

C’est dans cette scène aussi que Suleiman prend le plus clairement parti pour la cause palestinienne, alors qu’il s’efforce de rester, d’autre part, simple observateur.

L’utilisation de chorégraphies, là où on les attend le moins, et d’une musique arabe, arrangée de manière techno outrageusement dansante, est également des plus originales et représente sans doute l’une des premières intégrations des règles du vidéo-clip résolument cinématographiques. On est là bien éloigné des purs effets de style habituels, la rythmique musicale donnant ici une poésie supplémentaire – et non plus simplement aléatoire – à l’image.

Elia Suleiman élève ainsi l’absurdité cinématographique au niveau de la vertu. Et même si „Intervention divine“ ne tient donc pas ses promesses de drôlerie, ce long métrage a le grand mérite de montrer l’humanité meurtrie par le conflit israélo-palestinien sans jamais tomber dans une mièvrerie trahissant la réalité. Ce qui en fait un très grand film.

A l’Utopia


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