Un thriller sans violence. Tel est l’exploit que Denis Dercourt rĂ©ussit avec son dernier film „La tourneuse de pages“.

La pianiste douée et sa tourneuse heurtée: la revanche de celle-ci est douce mais cruelle.
DĂ©couverte l’annĂ©e dernière sur la Croisette Ă travers le film des frères Dardenne „L’enfant „, DĂ©borah François dĂ©bute vĂ©ritablement sa carrière aujourd’hui dans „La tourneuse de pages “ signĂ© Denis Dercourt. SĂ©lectionnĂ© dans la catĂ©gorie „Un Certain Regard “ au dernier Festival de Cannes, „La Tourneuse de pages “ se veut ĂŞtre un thriller psychologique oĂą la profondeur des personnages Ă©limine toute action physique que pourrait engendrer une envie de vengeance.
MĂ©lanie, fille de boucher, a dix ans. Elle est douĂ©e pour la musique et le piano en particulier. Elle tente d’entrer au conservatoire mais Ă©choue Ă la suite du comportement dĂ©sinvolte de la prĂ©sidente du jury, une pianiste de renom. Quelques annĂ©es plus tard, on retrouve MĂ©lanie en stage chez un avocat parisien rĂ©putĂ© qui n’est autre que le mari de la cĂ©lèbre pianiste. Satisfait des qualitĂ©s de MĂ©lanie, de sa discrĂ©tion, de sa mĂ©ticulositĂ© et de sa disponibilitĂ©, MaĂ® tre FauchĂ©court l’engage, le temps des vacances, pour s’occuper de son fils. La rencontre entre MĂ©lanie et Mme FauchĂ©court se passe bien, bien mieux que ce que l’on pourrait croire. Très vite, Mme FauchĂ©court ressent un attachement et une confiance envers MĂ©lanie et lui propose de devenir sa tourneuse de pages.
ScĂ©nariste, rĂ©alisateur et compositeur, Denis Dercourt nous berce au rythme des croches et demi-croches, augmentant le tempo au fur et Ă mesure que le film se dĂ©roule, crĂ©ant ainsi Ă la fois une atmosphère glaciale, inquiĂ©tante et troublante. Le fonds de cette histoire de vengeance est classique. C’est certain, Denis Dercourt n’a rien inventĂ©. En revanche, la forme est surprenante. Les personnages bĂ©nĂ©ficient d’une structure psychologique Ă©tudiĂ©e avec minutie. Tout se joue en profondeur par des gestes parfois furtifs mais significatifs, par des regards jamais insistants mais qui en disent long. DĂ©borah François excelle en nous offrant un jeu d’actrice en crescendo. Au dĂ©but du film, elle parle tellement bas, timiditĂ© oblige, que nous sommes obligĂ©s de tendre l’oreille, puis, au fur et Ă mesure que son personnage prend de l’aisance, le ton de la voix augmente mais aussi les rĂ©pliques sont plus directes, plus sèches alors que Catherine Frot, une fois de plus excellente, arbore le mĂŞme jeu mais inversement. L’accident de voiture dont elle a Ă©tĂ© victime deux ans auparavant l’a rendu plus vulnĂ©rable, Ă un point tel qu’elle a besoin d’ĂŞtre rassurĂ©e continuellement et cette assurance, cet apaisement, c’est MĂ©lanie qui va le lui apporter.
Une aubaine donc pour cette jeune fille en mal de vengeance qui, comme un prédateur, approche sa proie tout en douceur pour ainsi frapper au bon moment.
Mais le point d’orgue de ce thriller est la symbolique de l’image qui apparaĂ® t Ă diffĂ©rents moments clĂ©s. Comme lorsque MĂ©lanie disparaĂ® t juste avant une reprĂ©sentation de la plus haute importance, Mme FauchĂ©court est alors obligĂ©e de remplacer sa tourneuse de pages au pied levĂ©. Une situation qui met la cĂ©lèbre pianiste dans une situation des plus instables et l’irrĂ©mĂ©diable ne tarde pas Ă venir. A l’issue de cette exĂ©crable reprĂ©sentation, Mme FauchĂ©court se retrouve face Ă face avec MĂ©lanie. C’est lors de cette scène que le film prendra une nouvelle tournure, que le dominante et dominĂ©e s’inversent. Une situation dĂ©crite par l’image d’un champs contre champs – comme si un duel allait avoir lieu – mais aussi par un dĂ©tail qui se situe Ă l’arrière plan sur un panneau publicitaire oĂą il est indiquĂ© : „on ne voit jamais que la partie visible de l’iceberg „.
„La tourneuse de pages “ enivre d’une belle musique, intrigue par le mystère d’une vengeance qui ne semble pas venir et surprend par une interprĂ©tation remarquĂ©e et remarquable de Deborah François face Ă une Catherine Frot en pleine forme ce qui ne facilite en rien le jeu de ses acolytes. NĂ©anmoins, on aurait souhaitĂ© peut-ĂŞtre un peu plus de profondeur au niveau de l’intrigue.
La tourneuse de pages, Ă l’Utopia

