Ce n’est pas que du cĂ´tĂ© des fondamentalistes religieux que l’on trouve les crĂ©ationnistes. Ces idĂ©es pseudo- scientifiques gagnent du terrain parmi les partis de droite traditionnels.
Serait-ce un signe des temps? Le 25 juin dernier, l’AssemblĂ©e parlementaire du Conseil de l’Europe a refusĂ© de discuter du rapport intitulĂ© „Les dangers du crĂ©ationnisme dans l’Ă©ducation“, prĂ©parĂ© par le parlementaire socialiste français Guy Lengagne, qui dĂ©nonce les dangers du nĂ©o-crĂ©ationnisme et prĂ©conise que les thèses crĂ©ationnistes restent exclues des cours de science dans les Ă©tablissements scolaires des pays membres de l’Union europĂ©enne. (1) S’il avait Ă©tĂ© acceptĂ©, le rapport prĂ©parĂ© au nom de la Commission de la culture, de la science et de l’Ă©ducation aurait mis en Ă©vidence que „l’AssemblĂ©e parlementaire s’inquiète de l’influence nĂ©faste que pourrait avoir la diffusion de thèses crĂ©ationnistes au sein de nos systèmes Ă©ducatifs et de ses consĂ©quences sur nos dĂ©mocraties. Le crĂ©ationnisme, si l’on n’y prend garde, peut ĂŞtre une menace pour les droits de l’homme qui sont au c´ur des prĂ©occupations du Conseil de l’Europe.“ Le texte de Lengagne est loin d’ĂŞtre, comme certains ont pu l’affirmer, un pamphlet antireligieux. Il s’oppose uniquement Ă l’enseignement des thèses crĂ©ationnistes dans les cours scientifiques – puisqu’elles ne peuvent prĂ©tendre Ă la scientificitĂ©. Le rapporteur affirme Ă deux reprises qu’elles peuvent ĂŞtre exposĂ©es, comme toute approche thĂ©ologique, „dans le respect de la libertĂ© d’expression et des croyances de chacun, […] dans le cadre d’un apprentissage renforcĂ© du fait culturel et religieux.“
MalgrĂ© la modĂ©ration du rapport, le parlementaire belge Luc Van den Brande, prĂ©sident depuis 2005 du groupe constituĂ© du Parti populaire europĂ©en et des dĂ©mocrates chrĂ©tiens Ă l’AssemblĂ©e parlementaire du Conseil de l’Europe, s’est opposĂ© Ă l’Ă©tude de ce dossier en affirmant que „le Conseil de l’Europe n’est pas une acadĂ©mie scientifique mais un organe politique“ . Il a Ă©tĂ© suivi par 63 des 119 parlementaires prĂ©sents et la discussion du dossier a Ă©tĂ© rejetĂ©e. L’argument utilisĂ© par Van den Brande est aberrant. Le crĂ©ationnisme et ses diffĂ©rents avatars – c’est-Ă -dire la thèse que l’univers a Ă©tĂ© créé par un ĂŞtre supĂ©rieur- est une question de croyance et n’est pas, au contraire de l’Ă©volutionnisme, une vĂ©ritĂ© scientifique. Donc la question de l’enseignement de croyances religieuses dans les programmes scientifiques scolaires concerne directement l’AssemblĂ©e parlementaire et pas seulement les „acadĂ©mies scientifiques“. Lamarck et Darwin doivent se retourner dans leurs tombes. Dieu aussi; ce qui est encore plus inquiĂ©tant.
Question de croyance
Le prosĂ©lytisme nĂ©o-crĂ©ationniste et la diffusion de la thèse du „dessein intelligent“ (Intelligent Design), thĂ©orie crĂ©ationniste plus subtile qui ne remet pas en question une certaine Ă©volution, mais affirme que celle-ci est l’´uvre d’une intelligence supĂ©rieure, en d’autres termes d’un dieu, et donc rejette le principe de la sĂ©lection naturelle, est avant tout le rĂ©sultat de l’activisme du mouvement Ă©vangĂ©liste aux Etats-Unis. C’est un secret de Polichinelle que le prĂ©sident George W. Bush se dit favorable Ă l’enseignement des thèses nĂ©o-crĂ©ationnistes parallèlement Ă la thĂ©orie de l’Ă©volution dans les cours de biologie. NĂ©anmoins le courant crĂ©ationniste a subi d’importants revers outre-Atlantique. Comme le rappelle le rapport de Guy Lengagne, en 2005 le Juge John Jones de Pennsylvanie a dĂ©clarĂ© que l’enseignement de l’Intelligent Design dans les Ă©coles violait la sĂ©paration constitutionnelle entre l’Eglise et l’Etat. Aux Etats-Unis, tout comme en Europe, les chercheurs dĂ©noncent les prĂ©tentions scientifiques des crĂ©ationnistes.
En Europe francophone, la distribution gratuite, au dĂ©but de l’annĂ©e 2007, de l’Atlas de la crĂ©ation du prĂ©dicateur crĂ©ationniste turc (et musulman) Harun Yahya dans des Ă©tablissements scolaires en France, en Belgique et en Suisse aura eu l’effet d’un vĂ©ritable coup de semonce dans les milieux scientifiques et laĂŻ cs. L’onĂ©reux ouvrage de Yahya a pour but de dĂ©montrer l'“imposture de la thĂ©orie de l’Ă©volution“. Or la piètre qualitĂ© de l’enseignement de l’Ă©volution Ă l’Ă©cole et les connaissances plus qu’approximatives qu’en ont les citoyens moyens font que ceux-ci sont mal prĂ©parĂ©s pour rĂ©pondre aux arguments pseudo-scientifiques des nĂ©o-crĂ©ationnistes. Le rapport du parlementaire socialiste dĂ©montre que les thĂ©ories crĂ©ationnistes ont gagnĂ© du terrain dans l’Europe des 27 et ce bien avant l’offensive missionnaire de Yahya. Parmi les nombreux exemples citĂ©s par Lengagne, notons qu’en Pologne, le vice-ministre polonais de l’Ă©ducation, Miroslaw Orzechowski de la Ligue des familles polonaises, parti d’extrĂŞme-droite, affirmait en automne 2006 que „la thĂ©orie de l’Ă©volution est un mensonge, une erreur qu’on a lĂ©galisĂ© comme une vĂ©ritĂ© courante“. En Italie, la ministre de l’Enseignement et de la recherche du gouvernement Berlusconi, Letizia Moratti (Forza Italia) proposait en 2004 d’abolir l’enseignement de la thĂ©orie de l’Ă©volution dans l’enseignement primaire et secondaire. Ce n’est que suite Ă la mobilisation des communautĂ©s scientifiques et journalistiques italiennes que le gouvernement renonça Ă ce projet. En Grande Bretagne, le plus important syndicat de l’enseignement, le „National Union of Teachers“, s’inquiète de l’influence grandissante des groupes religieux dans les Ă©coles publiques. En effet, des crĂ©ationnistes peuvent y donner librement des confĂ©rences. Au Pays-Bas, la ministre dĂ©mocrate-chrĂ©tienne de l’Education, Maria Van der Hoeven proposait en 2005 d’organiser un dĂ©bat sur l’enseignement de l’Ă©volution dans les Ă©coles, mais elle ne fut pas suivie. Selon elle, „les thĂ©ories de Charles Darwin n’Ă©taient pas complètes et de nouveaux Ă©lĂ©ments avaient Ă©tĂ© mis en Ă©vidence depuis, notamment par les tenants de l’Intelligent Design“ .
Intelligent Design*-nf*
Le rapporteur affirme que „le combat menĂ© contre la thĂ©orie de l’Ă©volution et ses dĂ©fenseurs Ă©mane le plus souvent d’extrĂ©mismes religieux proches de mouvements politiques d’extrĂŞme droite.“ Mais pas seulement. Il est important de souligner que ce sont des membres issus des Ă©lites gouvernementales et bureaucratiques europĂ©ennes qui se font les propagateurs de ces thèses. A une Ă©poque oĂą le moindre Ă©cart de langage d’un imam de quartier dans les banlieues ouvrières de Birmingham, Marseille ou Berlin est mis en exergue par les mĂ©dias et considĂ©rĂ© comme un danger pour le mode de vie occidental, il est bon de ne pas oublier que dans les beaux salons des institutions europĂ©ennes Ă Bruxelles, Strasbourg et Luxembourg, ce sont des parlementaires, commissaires et bureaucrates qui dilapident l’hĂ©ritage des luttes sociales et intellectuelles qui ont marquĂ© le 19ème et une grande partie du 20ème siècle sur le vieux continent. La remise en question de l’Ă©volutionnisme n’est qu’un exemple parmi d’autres. A l’ère du grand dĂ©mantèlement social, on assiste aussi au retour de l’ordre moral, prĂ´nĂ© par Sarkozy; le mini traitĂ© europĂ©en Ă©bauchĂ© en juin Ă Bruxelles fait rĂ©fĂ©rence Ă „l’hĂ©ritage religieux de l’Europe“ et non plus Ă „l’hĂ©ritage spirituel“ comme dans le TraitĂ© Ă©tablissant une constitution europĂ©enne“ et – cerise sur ce bien indigeste gâteau – les catholiques dĂ©sirant latiniser ouvertement pourront Ă partir du 14 septembre, avec la bĂ©nĂ©diction du Saint Père, avoir de nouveau recours au missel de 1962 et prier pour la conversion des juifs, c’est-Ă -dire des survivants de la Shoah et de leurs descendants.
(1) Le compte rendu de la session parlementaire du 25 juin 2007 et le rapport en question peuvent ĂŞtre consultĂ©s sur le site de l’AssemblĂ©e parlementaire du conseil de l’Europe http://assembly.coe.int.
Laurent Mignon
enseigne la littĂ©rature turque Ă l’UniversitĂ© de Bilkent Ă Ankara.

