Le premier lycĂ©e germano-luxembourgeois a ouvert ses portes cette semaine dans la petite commune sarroise de Perl. Le tout est fidèle Ă l’esprit europĂ©en, y compris la gestion financière.
Plus historique, tu meurs: lundi dernier, le lycĂ©e germano-luxembourgeois de Perl, appelĂ© aussi „LycĂ©e Schengen“, a Ă©tĂ© inaugurĂ© officiellement. „Ceci est le premier lycĂ©e germano-luxembourgeois du monde!“, s’est enflammĂ© Peter MĂĽller, ministre-prĂ©sident de la Sarre (CDU), qui n’y est pas allĂ© avec le dos de la cuillère. Seule ombre au tableau, ni CNN, ni Al-Jazeera n’ont accordĂ© ne serait-ce la moindre seconde Ă cet Ă©vènement. Le monde est injuste.
Ce qui attend les Ă©lèves de ce lycĂ©e (qui trĂ©pignaient d’impatience Ă devoir se farcir la longue et laborieuse cĂ©rĂ©monie, peuchère!) au cours de leur première annĂ©e dans cette Ă©cole du „Dräilännereck“, n’a pas grand-chose Ă voir avec ce qui se fait au Grand-DuchĂ©. En se conformant au rythme scolaire allemand, le lycĂ©e Schengen prĂ©sente une petite particularitĂ© par rapport Ă l’Ă©cole luxembourgeoise: au lieu des treize annĂ©es de scolaritĂ© rĂ©gulière au Grand-DuchĂ©, l’Ă©cole transfrontalière n’en comptera que douze. La scolaritĂ© des Ă©lèves luxembourgeois n’en est pas pour autant Ă©courtĂ©e, au contraire. En effet, les chiffres sont facĂ©tieux, car avec des semaines de 36 heures de cours (contre une trentaine au Luxembourg) et des vacances scolaires allemandes moins longues, au total les Ă©lèves de Perl feront plus longtemps usage des bancs d’Ă©cole.
Ce relatif allongement de la scolaritĂ© n’est pas inutile, car le lycĂ©e Schengen a la vocation d’ĂŞtre une petite fabrique Ă polyglottes. Comme au Luxembourg, on y enseigne trois langues vivantes, l’allemand, le français et l’anglais. Une quatrième langue vivante, l’espagnol, pourra Ă©galement ĂŞtre apprise dès la 9e. Si la majoritĂ© des cours y est donnĂ©e en allemand, certains cours, comme le sport ou les arts plastiques (d’autres matières s’y rajoutent progressivement) ont le français pour langue vĂ©hiculaire. Sans oublier l’enseignement du luxembourgeois, obligatoire durant les deux premières annĂ©es (5e et 6e) et optionnel jusqu’en 12e, l’annĂ©e du „bac“ ou „Abitur“. Certes, il n’y a rien de bien extraordinaire Ă ce que des Ă©lèves luxembourgeois soient au moins trilingues, mĂŞme au niveau du primaire. C’est surtout un grand plus pour les Ă©lèves allemands, qui, quelques annĂ©es plus tard, s’ajouteront probablement aux dizaines de milliers de frontaliers et concurrenceront les indigènes (eh oui, c’en est fini du „monopole“ multilingue, faudra s’accrocher!). Mais de surcroĂ® t, les Ă©lèves de cette Ă©cole auront un avantage prĂ©cieux, car le lycĂ©e de Perl propose des cours supplĂ©mentaires „Aufbau“ ou „Ergänzung“ afin de pallier aux diverses lacunes linguistiques.
Multilinguisme exporté
Le parcours scolaire se distingue aussi de celui au sein du système luxembourgeois. Jusqu’en 9e annĂ©e, les Ă©lèves sont rĂ©unis dans une filière unique, qui aboutit „Hauptschulabschluss“, qui peut mener vers une formation professionnelle. Ce n’est qu’Ă l’issue de la 10e annĂ©e („mittlerer Bildungsabschluss“) que les Ă©lèves peuvent choisir entre la filière menant Ă l’acquisition du diplĂ´me de fin d’Ă©tudes secondaires („allgemeine Hochschulreife“) ou le diplĂ´me de technicien administratif et commercial, qui peut aussi, sous certaines conditions, donner accès aux Ă©tudes supĂ©rieures.
DĂ©battu depuis des annĂ©es au Grand-DuchĂ©, le principe de l’Ă©cole Ă plein temps est un des piliers du lycĂ©e. S’il n’est pas obligatoire, les parents ont la possibilitĂ© d’y inscrire leurs enfants tous les jours de la semaine jusqu’Ă 18 heures. Les activitĂ©s extra-scolaires sont prises en main par le SOS Kinderdorf Saar, ce partenariat Ă©tant monnaie courante chez nos voisins allemands. Outre ces activitĂ©s, le caractère „novateur“ du lycĂ©e Schengen rĂ©side Ă©galement dans l’accent mis sur l’Ă©tablissement d’un profil individuel pour chaque Ă©lève en dĂ©but d’annĂ©e, des cours oĂą ils „apprennent Ă apprendre“. De 5e jusqu’en 8e, les Ă©lèves bĂ©nĂ©ficient d’une introduction aux techniques de travail ainsi que d’un soutien pĂ©dagogique pour les devoirs Ă domicile.
CĂ´tĂ© finances, c’est non sans ironie que Peter MĂĽller a soulignĂ©, lors de l’inauguration, le fait que l’Etat luxembourgeois ait Ă©tĂ© prĂŞt Ă payer des enseignants luxembourgeois „enseignant sur le territoire allemand“. Les enseignants luxembourgeois ainsi „dĂ©tachĂ©s“ au lycĂ©e Schengen recevront bien entendu un traitement grand-ducal, contrairement Ă leurs collègues allemands. Cette diffĂ©rence au niveau des salaires ne sera-t-elle pas sujette Ă provoquer quelques tensions entre collègues? GĂ©rard Zens, professeur-attachĂ© au ministère de l’Ă©ducation nationale en charge de la gestion des Ă©tablissements estime que rien n’empĂŞche un aspirant Ă l’enseignement allemand de tenter sa chance au Luxembourg. „C’est comme dans l’Ă©conomie privĂ©e, les salaires y sont gĂ©nĂ©ralement plus intĂ©ressants au Luxembourg qu’en Allemagne“, ajoute-t-il.
Rien n’est gratuit
Un Ă©lĂ©ment trompeur Ă©tait aussi prĂ©sent Ă l’inauguration. Lors des remerciements officiels, un responsable de l’Ă©cole remercie les sponsors du lycĂ©e Schengen. Cela laisse pensif le spectateur, car un coup d’oeil aux murs de la salle de sport oĂą a lieu l’Ă©vènement, laisse apercevoir une myriade d’affiches de marques de voitures, de banques, d’assurances et autres entreprises privĂ©es. „Si seulement c’Ă©taient les sponsors du lycĂ©e Schengen!“, s’exclame GĂ©rard Zens en riant. C’est en effet le club de handball local qui profite de cette dĂ©bauche de soutiens financiers, le lycĂ©e devant se contenter de quatre ordinateurs mis Ă disposition par la „Sparkasse Merzig-Wadern“ et de cinq „whiteboards“ Ă©lectroniques Ă l’essai gratuitement pour une annĂ©e. Pour l’instant, l’Ă©cole ne s’est pas encore vendue Ă Mammon.
Mais la question pĂ©cuniaire pourrait un jour poser problème. Chaque annĂ©e, l’Ă©cole reçoit une enveloppe budgĂ©taire destinĂ©e Ă couvrir ses frais de fonctionnement de la part de l’Etat luxembourgeois et du land de la Sarre (la participation des deux Etats Ă©tant calculĂ©e au prorata en fonction du lieu de rĂ©sidence des Ă©lèves). Pour le reste de l’annĂ©e 2007, le montant s’Ă©lève Ă 138.480 euros et la proposition pour 2008 est de 360.345 euros. Le lycĂ©e disposant d’une autonomie budgĂ©taire, il peut gĂ©rer ce montant Ă sa guise (il faut toutefois noter que les frais de fonctionnement couvrent Ă©galement les salaires de la secrĂ©taire et du concierge; les traitements du personnel enseignant Ă©tant quant Ă eux directement Ă charge des Etats). Principe dĂ©mocratique s’il en est, l’Ă©cueil rĂ©side toutefois dans la „libertĂ©“ de rechercher des sources de financement supplĂ©mentaires pour pouvoir financer plus d’activitĂ©s tout en continuant Ă payer les factures du chauffage. L’Ă©cole n’Ă©tant pas obligatoire, les parents doivent dĂ©bourser entre 50 et 75 euros par mois. Il est Ă©galement possible Ă tout un chacun de devenir membre de l’association de soutien du lycĂ©e Schengen pour la somme de 10 euros annuels (la fiche d’inscription a Ă©tĂ© largement distribuĂ©e Ă la centaine de participant-e-s de la cĂ©rĂ©monie inaugurale). Quoi qu’il en soit, si le succès du lycĂ©e venait Ă se confirmer, il est possible qu’un nombre croissant de sponsors n’hĂ©siteront pas Ă frapper Ă la porte et l’Ă©cole courrait le danger de dĂ©pendre plus fortement de l’Ă©conomie privĂ©e. Mais c’est aussi ça, „l’esprit europĂ©en“.

