GUS VAN SANT: Mort à Portland

Quatre ans après « Elephant », Gus Van Sant renoue avec l’univers de l’adolescence. Son dernier film, « Paranoid Park », dépeint l’entrée violente d’un jeune garçon dans l’âge des responsabilités.

Une scène décrit à la perfection les insécurités de l’adolescence. Il y a ce moment où Alex, 16 ans, et son copain – beaucoup plus expérimenté que lui, puisqu’il a un an de plus – vont pour la première fois à Paranoid Park. Là où skatent les grands. Alex est intimidé, mais il ne veut ou ne peut pas faire demi-tour. Il reste donc assis sur sa planche en contemplant les figures que d’autres exécutent. Il reste comme hypnotisé tant par la beauté du spectacle que par son propre manque de confiance. Finalement lui et son copain s’en vont en se promettant, néanmoins, de revenir le samedi prochain.

Tout le propos du film est résumé ici : un jeune garçon entre dans la vie. Car Alex arrive à un âge où il souhaite écrire sa propre histoire. Il est donc conduit à découvrir les frissons du premier pas, mais également la responsabilité que ses actes lui réclament d’assumer. La culpabilité aussi puisqu’un événement va brutalement le faire basculer hors de l’innocence.
Ce fameux samedi, celui qui suit son premier détour par Paranoid Park, Alex y retourne bel et bien. Seul, parce que son copain a eu un empêchement. Au milieu de ceux qui ont l’air plus vieux et plus débrouillards que lui, les fugueurs, artistes et marginaux qui font ce coin de Portland (Oregon), il est de nouveau sur la défensive. Deux gars et une fille l’abordent. L’un des gars demande s’il peut lui emprunter son skateboard. A son retour, il propose à Alex d’aller boire une bière et de faire un tour du côté de la voie ferrée. Alex n’est pas sûr pour la bière, par contre il a envie de sauter à bord d’un train de marchandise en marche. Malheureusement l’aventure tourne court lorsqu’un gardien de la compagnie ferroviaire intervient et fait une chute mortelle, par la faute d’Alex. Une scène de cauchemar qui reste gravée dans l’iris.
Contrairement à « Elephant », où sa caméra se contentait de suivre quelques adolescents sur le chemin d’un drame finalement incompréhensible, Gus Van Sant a cette fois-ci opté pour une approche résolument psychologique. La mise en scène est d’abord embrumée, quasiment onirique, tant elle s’accroche aux pensées et aux fantasmes du jeune garçon. Ce sont ces scènes où se dévoile, tout en lenteur hallucinée, la virtuosité des as du skate. Mais au gré des flash-backs qui ramènent Alex à une faute que rien ne saurait effacer, la chronologie se précise, le récit se structure, le monde, dans ce qu’il a de plus concret, apparaît. Un homme naît, avec ses travers et un passé, déjà.

Quant au jeune Gabe Nevins, qui interprète Alex, il est tout simplement omniprésent. D’une beauté aussi pure qu’entêtante, il occupe l’espace à la manière de Bjørn Andresen dans le « Mort à Venise » de Luchino Visconti. Une sorte de Tadzio en jean et pull à capuche. Et c’est peut-être sur ce point que ce film pêche : son rythme souvent traînant frôle la sclérose, tant l’obsession de Gus Van Sant pour la jeunesse semble plastique. L’on songe alors à un autre park, « Ken Park », de Larry Clark – jusqu’ici principal portraitiste de teenagers américains. Ici comme là, les plans finissent par s’attarder trop superficiellement sur des visages et des corps qui perdent en naturel ce qu’ils gagnent en esthétisme. Prolongations, clichés qui laissent froids, lorsqu’ils n’expriment plus que la fixation d’un artiste sur un âge qui s’éloigne inexorablement de lui.

« Paranoid Park », à l’Utopia


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