TAMARA JENKINS: L’hospice de mon père

La famille semble être la nouvelle obsession du cinéma américain. Alors que certains films cachent mal leurs tendances conservatrices, « The Savages » la montre telle qu’elle est : un champ de ruines où l’amour reste possible.

Difficile de dire adieu à un père inconnu.

Avoir un père qui ressemble à Bukowski et qui décore sa salle de bains de gros mots écrits avec sa propre merde, ce n’est pas facile. Surtout s’il n’y peut rien. Ce n’est pas un artiste excentrique qui découvre sur ses vieux jours de nouvelles approches de la peinture contemporaine, mais il souffre tout simplement de démence. Ajoutez-y encore que vous n’avez pas vu ce père depuis une vingtaine d’années et que vous savez très bien pourquoi il ne vous a pas tant manqué, et vous voilà dans une situation pour le moins délicate.

Quoiqu’elle n’est en aucun cas une impasse. Tout au contraire, les deux enfants Jon et Wendy Savage vont éprouver pour la première fois de leur vie une émotion étrange : celle de devoir se constituer une vie familiale. Attention, il ne s’agit pas de la cellule familiale vieux jeu, celle promue par les conservateurs avec maman derrière les casseroles, papa au boulot et tous à l’église le dimanche. Non, les Savages n’ont jamais fonctionné ainsi – et c’est aussi le mérite de ce film de montrer une famille a priori pas comme les autres, mais dont on connaît la réalité sociale : c’est qu’il y en a partout. Jon et Wendy sont des célibataires notoires et monstres égocentriques professionnels. Tous les deux portés sur leur vie professionnelle et leur carrière dans les arts. Ce n’est pas un hasard si leur sujet de prédilection est le théâtre, Wendy en tant qu’écrivaine et Jon en tant que prof de fac spécialisé dans Brecht. Cet amour pour les planches qui sont le monde, est une jolie mise en abîme d’un des thèmes fondamentaux de « The Savages » : la représentation de soi ou l’art de se constituer une biographie tout en sachant qu’elle est basée sur peu de chose. C’est Wendy qui souffre plus durement que son frère – elle va même jusqu’à prétendre avoir obtenue une bourse que Jon s’est vue refuser à six reprises. Juste pour ne pas devoir faire face à la réalité : la quarantaine approche et elle n’a ni emploi stable ni relations fixes, si ce n’est qu’une aventure sexuelle dans l’impasse avec un metteur en scène marié. Pendant ce temps, Jon laisse filer son amoureuse polonaise, qui doit quitter les Etats-Unis à cause de l’expiration de son visa, ce qu’il aurait pu éviter en l’épousant. Mais pour cela, il manque de courage.

Imputer la faute aux parents serait pourtant une option trop simple. Car ce n’est pas leur relation troublée qui les a fait devenir ce qu’ils sont, mais leurs propres choix et l’absence de relation avec les parents. La mère a disparu très tôt pour ne jamais réapparaître et les enfants Savage ne savaient même pas où se trouvait leur père avant qu’il ne tombe malade.

Dans ce sens, « The Savages » ne raconte pas une histoire de retrouvailles familiales, mais examine la création de ces liens a posteriori. Le père, devenu vulnérable et sombrant dans la démence – donc dans l’incapacité même de retisser des liens -, devient le symbole du vide qui grignote les vies de Jon et de Wendy. Ce n’est qu’en regardant dans ce gouffre qu’ils voient aussi ce qui leur manquait tant : des liens stables.

A l’Utopia


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