RÉCEPTIONS POLITIQUES: Homard pâle et poivre vert

Boire du champagne sur une terrasse, invité par un parti politique, c’est joindre l’utile à l’agréable. Mais, et cela vaut particulièrement pour les journalistes, gare aux coups de soleil !

Per aspera ad astra. Après avoir enduré la conférence de presse, journalistes et député-e-s dégustent l’apéro, en attendant les félicités culinaires.

Vivement l’été. Dernière séance plénière au parlement, encore quelques déclarations polémiques, quelques conseils de gouvernement minimalistes. Ensuite, ce seront les vacances pour les politicien-ne-s et les journalistes.

Mais avant le grand départ, il reste un rituel à accomplir : les bilans des fractions parlementaires devant la presse, suivis du traditionnel repas convivial avec les journalistes. L’été étant considéré comme une moderne trève de Dieu dans les grands affrontements politiques, cela se déroule dans une ambiance plutôt décontractée. On peut y voir Astrid Lulling, passée par hasard devant le Clairefontaine, trinquant avec ses anciens camarades du LSAP. Et admirer Camille Gira, exhibant fièrement son maillot de capitaine de l’équipe verte aux « 24 Stonne Velo Wëntger ». Ce qui n’empêche pas qu’on cause politique, mais sur un ton plus libre que d’habitude.

Bien sûr, les mauvaises langues diront que les partis tentent de soudoyer la presse, et la surenchère à laquelle ils se livrent en matière de choix des restaurants étaie cette hypothèse. Alors, la main sur le coeur, pourquoi les journalistes y vont-ils ?

Pour la conférence de presse

C’est un pur hasard du calendrier que nous puissions rendre compte cette semaine des conférences de presse du LSAP et des Verts, lundi et mardi. Un hasard qui a bien fait les choses, puisque, au contraire des autres partis qui se contentent d’un discours intercalé entre l’apéro et l’entrée, ces deux-ci avaient programmé une conférence débutant à 11 heures. Les deux partis les plus à gauche de la Chambre seraient-ils aussi les plus sérieux ?

Sérieux, responsable, soucieux du bien commun, le LSAP l’est, à en juger par l’exposé fait par Ben Fayot : lui et ses collègues auraient influencé les décisions politiques dans le sens d’une plus grande efficacité. Quel qu’ait été le domaine abordé, les intervenant-e-s socialistes ont bien plus mis en avant leurs compétences et leur habileté que leur engagement progressiste. Ainsi, Fayot a estimé qu’après les violents affrontements parlementaires en matière de tabac et de procédure d’asile, un consensus se serait établi sur la qualité des deux lois en question – confortant les positions du LSAP. Dans le domaine social, Fayot a vanté les initiatives du gouvernement, ne se démarquant guère de son partenaire de coalition, le CSV.

En tant que parti d’opposition, les Verts ont les coudées plus franches. François Bausch a fait un large tour des critiques contre le gouvernement, depuis la dépendance énergétique jusqu’au Bommeleeër. Comme d’habitude, il a parlé avec entrain et conviction. Ce qui explique peut-être pourquoi il a été le seul orateur – ses collègues député-e-s ne s’étant aligné-e-s face à la presse qu’en tant que figurant-e-s. L’importance accordée par les Verts au prix de l’énergie et au pouvoir d’achat contraste avec la discrétion du LSAP sur ce sujet, a priori porteur pour des partis de gauche. Bausch s’est affiché par ailleurs comme défenseur de la sécurité sociale, coeur du « Sozialstaat », tentant ainsi de contredire ceux qui dénoncent la dérive libérale de son parti.

Pour bien manger

Les journalistes mentiraient s’ils affirmaient le contraire. Ah, la poularde de l’Annexe, alliant le croustillant et le moelleux ! Et ce tartare brut et raffiné à la fois proposé par le Clairefontaine … la surenchère a du bon ! Côté LSAP, on vante ses choix culinaires : « Ici le tartare est encore meilleur qu’à côté. » Une pique qui vise les Verts, Bausch ayant confié au guide Explorator que « l’américain de l’Annexe » était son plat préféré. Dommage que les menus proposés par les deux partis aient été aussi décalés que leurs discours politiques : on aurait aimé juger sur pièces la différence entre les tartares ?

Reste à interpréter le choix de l’endroit. En élisant les « Jardins du Président » la semaine dernière, le CSV a-t-il voulu réaffirmer les visées de Jean-Claude Juncker sur le poste de président du Conseil européen ? En invitant la presse chez lui ce jeudi, comme le faisait déjà son prédécesseur Henri Grethen, Charles Goerens exprime-t-il que le DP est un parti cultivant le facteur humain – et un parti de notables, comme disent les critiques ? Le LSAP opte pour un endroit du nom de Clairefontaine, homonyme du lycée confessionnel dont est issu Juncker. Cela confirme-t-il que les socialistes se sont ralliés à la doctrine sociale catholique ? Enfin, les Verts se retrouvent à l’Annexe – restaurant annexe du Clairefontaine. Faut-il traduire « annexe » par « junior partner » de la prochaine coalition, et si oui, laquelle ? La sélection d’un lieu si proche du restaurant choisi par les socialistes annonce-t-il un rapprochement avec le LSAP ?

Pour causer

Ne surévaluons pas l’attrait de la bouffe. Si certains collègues boudent les conférences de presse et ne se pointent que pour le champagne, c’est aussi parce que les langues, de bois auparavant, se délient après l’apéro. Certes, on ne révèle pas des secrets d’Etat entre deux services, mais la manière de communiquer entre politicien-ne-s et journalistes change. Ainsi Lydie Err a vanté les possibilités de la nouvelle procédure d’examen de propositions de loi. Décrit comme « revalorisation du parlement » cela sonne creux. Mais quand Err évoque la possibilité de multiplier des initiatives comme celle autour de l’euthanasie, où une majorité ad hoc a fait sauter les verrous du conservatisme, cette innovation prend tout son intérêt.

Chez les Verts, on a entendu Felix Braz détailler sa stratégie de démontage des exigences linguistiques de la loi sur la double nationalité. Contrairement au jeu de questions-réponses habituel, le député et les journalistes ont échangé leurs idées et leurs critiques, d’une manière fructueuse pour les deux côtés. A condition que de tels contacts ne conduisent pas à la complaisance de la presse envers les politicien-ne-s, ils ne peuvent qu’améliorer le niveau de la réflexion politique.

Pour écrire un article

Mon rédacteur en chef, pardon, le coordinateur de ce numéro, ne me pardonnerait pas d’oublier cela. Donc, à la recherche d’un thème fédérateur du tartare et de la poularde, j’ai décidé de faire passer mes comptes-rendus pour une analyse pré-électorale de l’état de la gauche parlementaire.

Résumons : la gauche va bien culinairement, mais pour le reste… La prestation des parlementaires socialistes ne ressemblait guère à celle d’un parti en campagne. Le LSAP peut-il gagner les élections avec des sujets sociétaux comme l’école, l’euthanasie et la réforme de la constitution ? L’accent mis sur ces sujets est sans doute lié aux personnes intervenantes : en plus de Fayot et Err, il y avait Alex Bodry et Lydia Mutsch – quatre dépu-
té-e-s qui n’ont pas fait des luttes sociales leur cheval de bataille. Mais il semble bien que le LSAP n’ait pas encore choisi entre une stratégie agressive en matière de revendications sociales et la solidarité sans faille avec la politique de modération des dépenses du gouvernement.

« Déi Gréng » profite de ces hésitations pour occuper le terrain à gauche. Utilisant le sujet de la perte du pouvoir d’achat pour thématiser la politique énergétique, les Verts peuvent faire valoir leur compétence universellement reconnue dans ce domaine. Leurs polémiques contre le gouvernement sont de bonne guerre, mais risquent de brouiller le message principal en raison de leur technicité. De toute façon, même en cas de dérive du LSAP vers le centre, son électorat sera difficile à capter pour les Verts. Malgré leurs assurances qu’« écologie et social sont complémentaires », depuis la tripartite jusqu’aux augmentations des taxes communales ils se sont trop souvent montrés complaisants envers des politiques perçues comme antisociales.

Ainsi, à moins de penser qu’il n’y a plus d’enjeux sociaux et de questions de redistribution à trancher, l’avenir des idées de gauche au sein du parlement est sombre. Quant à la gauche non parlementaire, elle demeure divisée, affaiblie et peu visible – et cela pas seulement parce qu’elle a renoncé à organiser un repas de presse.


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