EIS SCHOUL: Première particulière

Dans environ une semaine, Eis Schoul ouvrira ses portes pour sa première rentrée scolaire. Le woxx s’est rendu sur place, afin de se faire une idée d’une école en chantier.

L’enseignante Melanie Noesen et la chercheuse Michelle Brendel: un optimisme doublé d’une certaine appréhension.

L’emplacement est presque idyllique. Dans la petite rue des Maraîchers du Kirchberg, face à une petite chapelle et non loin d’un coquet terrain de foot, l’école primaire Eis Schoul a pris ses quartiers. Le projet-pilote initié par le Groupe luxembourgeois d’éducation nouvelle (Glen) ouvrira ses portes à la rentrée prochaine comme toutes les autres écoles. Sauf que pour Eis Schoul, ce sera la première fois.

Tout est allé assez vite finalement. Après le vote du projet de loi, cette année encore, les enseignants, éducateurs et autres pédagogues ont investi les locaux d’une ancienne école au Kirchberg. Comme la rentrée scolaire n’a pas encore commencé, vous ne trouverez pas de bambins galopant dans les couloirs des allées, mais des ouvriers fermement à l’oeuvre. En effet, deux semaines avant que l’établissement n’accueille ses premiers visiteurs, Eis Schoul est encore en chantier. Nul doute toutefois que tout sera fin prêt pour la première journée de classe.

En tout cas, rien ne semble pouvoir ébranler l’optimisme de Michelle Brendel et Melanie Noesen. Les deux femmes font partie des pionniers de l’éducation nouvelle au Luxembourg et de sa première école. Et c’est avec entrain qu’elle font visiter les lieux bientôt remplis de vie. Une occasion supplémentaire pour elles aussi de poser un oeil critique sur les travaux en cours et de se demander, par exemple, si tel jaune recouvrant les murs des couloirs n’est peut-être pas trop agressif.

Car oui, à Eis Schoul, même les couleurs ont leur importance. Le personnel de cet école « inclusive » ne laisse rien au hasard. Alors que certains établissements scolaires contiendraient encore de l’amiante, Eis Schoul va jusqu’à veiller à ce que les couleurs de certaines salles de classe correspondent aux activités qui s’y dérouleront. Ainsi, une salle consacrée au repos des plus petits ou à des activités silencieuses et tranquillisantes baigne les enfants dans un bleu reposant. Une autre salle par contre, destinée à des activités plus bruyantes est peinte en jaune vif.

Pour les responsables de Eis Schoul, l’apprentissage des sensations fait partie intégrante de l’éducation. Ainsi, une salle spécialisée a été conçue à cet effet. Et non, les ampoules multicolores dans les lumières du plafond ne sont pas le fruit d’une lubie fantaisiste des ouvriers. Elles seront destinées à des jeux de lumières, tout comme les tapisseries aux motifs différents aiguiseront le sens du toucher des enfants. Cerise sur le gâteau, un matelas d’eau prendra bientôt place dans la salle.

Il faut savoir qu’un des concepts phares de Eis Schoul est son caractère « inclusif ». en d’autres termes : l’école accueillera dix pour cent d’enfants « à besoins spécifiques », c’est-à-dire souffrant d’un handicap. Certes, la salle « sensorielle » sera majoritairement fréquentée par ces derniers, mais elle ne leur est pas exclusivement réservée. « Un enfant ne doit pas forcément souffrir d’un handicap physique ou psychique pour ne pas maîtriser totalement ses différents sens. Et un enfant sans problèmes de santé peut tout aussi bien avoir des besoins spécifiques dans le sens où il vient, par exemple, d’un milieu social et familial compliqué », expliquent Michelle Brendel et Melanie Noesen.

Pratique de la théorie

Si jusqu’à présent le caractère scientifique du projet Eis Schoul était proche de l’abstrait pour le profane, il prend, à mesure qu’avance la date de la rentrée, toute son ampleur concrète. Théorie et pratique vont de pair et les tâches de l’équipe sont multiples. Ainsi, Michelle Brendel, chercheuse à l’Université du Luxembourg, suivra le projet d’un point de vue scientifique. Mais elle sera également présente aux réunions du personnel et se rendra une fois par semaine sur place. Elle considère par ailleurs que l’appui scientifique est nécessaire dans le travail quotidien des enseignants. « La semaine passée, par exemple », explique-t-elle, « j’avais une réunion dans le cadre d’un projet avec deux institutrices. Lors de la discussion, elles ont fait part d’un certain nombre de problématiques liées à leur métier. C’est alors que la collaboratrice scientifique qui m’accompagnait leur a proposé de leur faire parvenir de la littérature scientifique en relation avec les problèmes soulevés. Cette collaboration entre scientifiques et enseignants est très importante, d’autant plus qu’un enseignant n’a tout simplement pas assez de temps à consacrer à la recherche scientifique intensive ». Et la doctorante et future enseignante Melanie Noesen, qui est également membre du comité du Glen, d’ajouter : « Parfois, certains enseignants très motivés accumulent tant de tâches, qu’ils oublient d’analyser leur travail avec un certain recul ».

La réflexion, surtout collective, joue un rôle prépondérant à Eis Schoul. Les textes de présentation de l’école soulignent constamment que l’enseignant est également censé se trouver dans un processus d’apprentissage permanent. Eis Schoul chamboule profondément la manière de travailler du personnel. « Les rôles vont changer pour beaucoup de monde. Jusqu’à présent, les enseignants étaient toujours seuls. La répartition classique des responsabilités est caduque. En clair, l’éducateur ou la secrétaire – nous sommes d’ailleurs la première école primaire à en avoir une ! – ne seront plus les hommes ou les femmes de main des enseignants. L’échange entre les différents acteurs de l’école sera permanent et nous travaillerons constamment en équipe. »

Cela vaut même pour l’équipe de cuisine – pardon, l’équipe de cuisine pédagogique. Refourguer à des enfants des immondices surgelées achetées à des sous-traitants, ce n’est pas le genre de la maison. « Ici, la nourriture est préparée par nos soins », raconte Melanie Noesen en présentant la belle cuisine moderne et équipée professionnellement. Les produits, biologiques évidemment, y seront préparés par une équipe de six cuisiniers travaillant en roulement de deux équipes de trois. Mais la surprise vient dans la salle adjacente : encore une cuisine, plus simple, moins sophistiquée. « C’est la cuisine pédagogique », nous explique-t-on. Une cuisinière formée à l’apprentissage de son métier à des enfants initiera en effet ces derniers à l’art de confectionner leurs propres plats, à la manière de travailler les produits.

Eis Schoul ne rompt pas qu’avec la manière d’enseigner traditionnelle, fondée sur la hiérarchie et l’assimilation d’un savoir, mais également avec l’idéologie de la sélection. En commençant par le remplacement des classes scolaires par des classes d’âge. Ainsi, le redoublement sera inexistant. A la fin de la scolarité primaire, un « travail de fin d’études primaires » sera remis. C’est en fonction de ce dernier, ainsi que du suivi des autres travaux, que seront orientés les élèves dans les différents régimes de l’enseignement secondaire.

Idem pour ce qui est de la discipline. « Nous refusons la mentalité très chrétienne qui consiste à punir en faisant réparer la faute symboliquement par une tâche quelconque. Certains enfants ne comprennent même pas le principe de la punition ! Cela ne fait avancer personne », explique Noesen. Et Brendel d’ajouter : « Une sanction est d’autant plus inefficace auprès d’un enfant qui refuse de s’intégrer dans la vie sociale ».

Cogestion scolaire

A entendre ces théories, les tenant-e-s de la pédagogie traditionnelle – celle qui est encore majoritairement en vigueur avec les résultats que l’on sait – se sentiraient certainement confortés dans leurs accusations de laissez faire pédagogique. « Au contraire ! », rétorque Noesen, « étant donné que le principe de l’école repose sur la cogestion où tout le monde peut participer, cela implique que la collectivité se dote de règles de fonctionnement. Tout le monde est responsabilisé. Cela demande beaucoup de rigueur et une grande structure. La difficulté dans notre école, c’est que les enfants viendront de milieux sociaux très divers et certains ont subi des `nuisances sociales‘. Certains enfants ont besoin de la présence permanente d’un adulte, d’autres ne supportent pas celle des autres trop longtemps. Au lieu de sanctionner pour des faiblesses ou des comportements difficiles, il faut se demander quel est l’appui le plus adéquat que je peux apporter à tel ou tel enfant ».

Contrairement à certaines critiques initiales, Eis Schoul n’est pas un projet élitaire. En plus des dix pour cent d’enfants à besoins spécifiques, la composition des 96 élèves correspond à la structure sociale et ethnique du pays. Sa population sera variée, contrairement à beaucoup d’établissements primaires, qui, selon que les quartiers où ils sont implantés sont aisés ou populaires, ne présentent pas une telle hétérogénéité sociale. De plus, les responsables de Eis Schoul sont fiers de ne pas peser plus lourd dans la poche du contribuable que les autres écoles. « Nous travaillerons avec les mêmes ressources en personnel, mais de manière différente », explique Noesen.

« En fait, il s’agit pour nous de mettre sur pied une école publique au service de la société », ajoute Brendel. Le projet évite aussi de travailler en vase clos. Depuis début 2007 déjà, le Glen a mis sur pied un réseau d’échanges avec des enseignants travaillant dans les écoles traditionnelles. A l’heure actuelle, le réseau compte environ 150 enseignants disséminés sur tout le territoire. Selon Melanie Noesen, l’idée de ce réseau consiste à « présenter ce que nous faisons ici et de voir ce qui est transposable ou adaptable dans d’autres établissements. Il ne s’agit pas de transposer unilatéralement le système Eis Schoul à toutes les écoles. Il faut voir ce qui est faisable dans chaque école, qui chacune a ses particularités ». Une manière comme une autre de faire tache d’huile. L’avenir nous le dira.


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