ANTOINE DE CAUNES: Le clown triste

Antoine de Caunes s’est attaqué à l’icône de l’humour anarchique français. En ressort une représentation fidèle mais trop narrative de cet humoriste encore adulé dans l’Hexagone.

Coluche: un candidat qui se met en pétard.

En mai 1980, la France ne s’ennuie pas. Depuis quelques années déjà, un trublion à l’humour anarchiste fait se tordre de rire une France que l’ère Giscard plonge dans une sommeil profond. Michel Colucci, alias Coluche, ne sera jamais un humoriste comme les autres. Parce qu’il exprimait mieux que les autres son irrévérence et le ras-le-bol d’une partie de la société, à une époque où Charlie Hebdo était encore un journal satirique, où l’on pouvait rire de tout, à condition que ce ne soit pas avec n’importe qui, l’aura de Coluche allait au-delà de celle du comique qu’il était.

En fait, « L’histoire d’un mec » est un titre trompeur : s’il fait référence à l’un de ses sketchs pendant lequel Coluche réussissait à se faire plier des millions de téléspectateurs en racontant une blague super pas drôle pendant une dizaine de minutes sans dire grand chose, le film ne raconte qu’un épisode de la vie de ce « mec » : sa candidature à l’élection présidentielle de 1981.

L’histoire est connue : en 1980, avant même que les candidats des principaux partis ne se déclarent officiellement, y compris le locataire de l’Elysée, Coluche se porte candidat à la magistrature suprême de la République. Ce qui à l’origine n’était qu’un gag sorti tout droit du cerveau de son ami Romain Goupil, s’est au fur et à mesure transformé en mauvaise blague prise au sérieux aussi bien par le premier intéressé que par l’establishment politique et le candidat socialiste à la présidence avec filages, pressions et menaces de mort à la clé. L’on connaît la suite : un Coluche pathétique qui ne fait plus rire, largué par sa femme et sombrant dans toutes sortes d’excès.

Disons-le d’emblée : « L’histoire d’un mec » n’est pas une comédie. Si certains moments peuvent prêter à sourire, c’est dû aux loufoqueries du personnage principal et des acolytes qui l’entourent constamment. Entre Reiser et le professeur Choron, Coluche n’est pas le seul hurluberlu de la bande. Le film est d’ailleurs à l’image de la vie de Coluche : une certaine gravité sous-tend la vie dionysiaque que l’ancien pauvre semble mener constamment. La maison de Coluche ressemble plutôt à un night-club permanent où tout se décide et se défait.

Il faut dire que le film doit beaucoup à François-Xavier Demaison, qui incarne Coluche d’une manière étonnante. Sans entrer dans la caricature, il s’approprie ses mimiques, sa voix, ses expressions. C’est qu’il parvient à dépeindre le Coluche hors scène, un clown certes dans la déconnade permanente, dans la gauloiserie anticonformiste, mais également sujet à une forme de mégalomanie narcissique, qui tend parfois à le rendre bien moins sympathique.

Car là réside tout le paradoxe Coluche : s’il se gaussait « des politiques », avec cette tendance poujadiste à les mettre tous dans le même sac (« Un pour tous, tous pourris ! »), Coluche, en qui couvait certainement une puissante révolte intérieure, n’était pas un comique apolitique (il a même finalement rallié François Mitterand). Et si sa candidature avait commencé comme un gag « harakiriesque », il comprit rapidement, vu l’énorme adhésion qu’elle suscitait (les sondages allaient jusqu’à le créditer de 16 % d’intentions de vote), qu’elle correspondait à une véritable attente des plus marginalisés. En témoigne cette scène où il se rend, affublé de ses lunettes excentriques, dans une usine dont les salarié-e-s sont en grève depuis trois mois. Ces derniers l’avaient invité, espérant qu’il puisse devenir leur porte-parole. Cette scène constitue un tournant majeur : celui où l’humoriste Coluche est confronté à la détresse de la vie réelle, aux espoirs de grévistes qui n’attendent plus rien du monde politique. S’il débarque au début en fanfaronnade avec sa troupe, les rires et les blagues, devant la gravité de la situation, cessent bientôt. Coluche, qui n’était pas un cynique, se retrouve face à ses responsabilités mais semble aussi prendre conscience de son impuissance. Tout d’un coup, les blagues et les jeux de mots ne suffisent plus.

Petit à petit, Coluche commence à se prendre au jeu, invite chez lui de potentiels alliés car il lui faut bien obtenir les 500 signatures de maires pour pouvoir se présenter. Quoi qu’il en soit, le gag tourne à la mauvaise blague et plus les menaces contre sa candidature et son intégrité physique se multiplient, plus il s’accroche et se prend au sérieux. La scène où il lance à un Reiser dépassé qu’il ne peut pas laisser tomber l’affaire parce que « les gens » n’ont « personne d’autre » témoigne également du tournant que la campagne a pris dans sa tête.

Il serait faux de dire que l’on sort déçu de cette tranche de vie réalisée par Antoine de Caunes, lui-même icône de l’humour anarchiste et irrévérencieux. L’incarnation sensible et touchante de Demaison donne un aperçu de la complexité du personnage. Malheureusement, la réalisation tend à favoriser la narration chronologique et événementielle au détriment d’une représentation plus profonde de l’évolution psychologique du personnage principal. C’est dommage, car aussi bien le talent de l’acteur principal que des seconds rôles (Olivier Gourmet est à nouveau brillant) se prêtaient parfaitement à cet exercice.


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