UNIVERSITE DE LUXEMBOURG: Développer des centres d’excellence

Le projet d’une Université au Luxembourg est en marche. Le woxx s’est entretenu avec Jean-Paul Lehners sur la direction prise et les défis de l’avenir.

woxx: Où en est le projet de l’Université de Luxembourg aujourd’hui?

Jean-Paul Lehners: Au printemps la Ministre de l’Enseignement supérieur a présenté le projet lors d’une conférence de presse. Bientôt un nouveau projet de loi sera déposé, et, si tout va bien, la nouvelle loi sur l’enseignement supérieur sera adoptée avant l’été 2002.

Entre-temps la création de nouvelles filiéres et l’extension des filières existantes se poursuit. Par exemple en Lettres et Sciences humaines, nous proposons des premiers cycles complets dans sept matières. L’année prochaine nous proposons un troisième cycle de psychobiologie avec l’université de Trèves. Nous avons également des projets en lettres françaises et en histoire, ainsi que deux formations continues, un master en gérontologie et un en médiation.

Les seconds cycles sont-ils délaissés?

Au niveau des seconds cycles nous avons une maîtrise en gestion, option finances internationales et une licence en philosophie avec l’université de Metz. Il est vrai que le gouvernement a dit qu’il souhaitait sauvegarder la mobilité des étudiants luxembourgeois, considérée comme un atout. Dans cette logique, l’établissement de seconds cycles peut apparaître comme non souhaitable. Mais je pense qu’on pourrait garantir la mobilité autrement: par exemple en proposant l’ensemble d’un cursus au Luxembourg, mais en exigeant que l’étudiant s’expatrie pour une année au moins durant cette formation.

Les seconds cycles au Luxembourg ne sont-ils pas importants pour attirer davantage d’étudiants originaires du Luxembourg?

Faut-il favoriser le type de l’étudiant sédentaire? Celui qui veut habiter chez ses parents, ne pas quitter son milieu habituel, qui manque d’initiative, de goût des responsabilités, d’indépendance, de créativité? Evidemment, au-delà de l’attitude individuelle, il y a l’origine sociale qui joue. Si c’est le manque d’argent qui empêche des jeunes de se déplacer pour leurs études, il faut y répondre par le système des prêts et des bourses. Si c’est un problème de mentalité, c’est plus difficile.

Est-ce que les seconds cycles ne manqueront pas à l’Université de Luxembourg?

Il est vrai que l’extension des seconds cycles ne se fera que lentement. Mais la logique du projet, celui d’une „research led university“, conduit à une université où ce sont les troisièmes cycles et la recherche qui jouent un rôle moteur. L’idée est de développer des centres d’excellence autour de quelques axes forts. Dans mon département, ce sera d’une part la littérature comparée, où nous avons l’avantage du plurilinguisme qui permet d’étudier plusieurs littératures dans leur langue d’origine. D’autre part nous organisons des enseignements et des recherches autour de l’axe interdisciplinaire „région frontière – région carrefour“.

L’année dernière, lors de la table-ronde organisée par woxx, vous avez regretté l’absence d’un esprit de campus. Et aujourd’hui?

Cela me manque toujours. Il faudra certainement des enseignants qui s’intéressent à la recherche et à l’enseignement et qui sont prêts à se dévouer à ce projet. Il faudra aussi des étudiants prêts à rompre avec l’esprit de l’enseignement secondaire, même s’ils restent au Luxembourg. Bien entendu, il faut aussi attirer des étudiants étrangers. Mais de même qu’on n’interdit pas aux Messins de faire leurs études à Metz, l’Université de Luxembourg devra bien s’accomoder d’étudiants luxembourgeois.

Il faut aussi développer les infrastructures nécessaires: une bibliothèque avec des heures d’ouverture réalistes, des lieux de loisir et de rencontre, et surtout des logements. Il est par exemple souhaitable que des étudiants luxembourgeois puissent avoir leur propre logement. Favoriser un esprit de campus suppose des investissements dans ces infrastructures.

Le problème de la bibliothèque se pose depuis longtemps …

Cela n’est pas facile. Par exemple, nous avons envisagé d’engager des étudiants pour assurer la surveillance. Nous étions pleins de bonne volonté, mais cela nous est interdit par le droit du travail, selon lequel les étudiants ne peuvent travailler que pendant les vacances – une disposition qui ne correspond peut-être pas à un esprit universitaire. Il faut continuer à chercher des solutions.

Quelles sont les qualités qui seront demandées aux enseignants?

Jusqu’ici, une grande partie des enseignants actifs n’avaient pas la possibilité d’exercer pleinement leur profession à l’intérieur du Centre universitaire. Cela va changer. Plusieurs dizaines d’enseignants seront nommés à plein temps ici, sans attache à un lycée. Cela représentera un saut qualitatif. Il faudra se séparer mentalement aussi du secondaire, par exemple en traitant les étudiants comme des adultes. Parmi les tâches des enseignants-chercheurs il y a d’ailleurs le tutorat. Et puis la recherche, qui compte pour 50 pour cent de la tâche. On ne veut pas d’enseignants qui ne font pas de la recherche. Pour le moment on ne veut pas non plus de chercheurs qui ne font pas d’enseignement.

Quelle est votre vision d’avenir pour l’Université de Luxembourg?

Je souhaite que nous oeuvrions à la création d’un campus et d’un esprit universitaire. Et que nous nous concentrions sur quelques axes pour créer des centres d’excellence. Mon rève serait que d’ici dix ans, dans certains domaines, un étudiant européen se dise: si je veux étudier telle discipline, je dois aller au Luxembourg. Ou – plus modestement – que le Luxembourg figure parmi les universités qu’il doit prendre en considération.

Quels sont ces axes?

Evidemment, c’est le droit européen, c’est l’économie et la finance. Mais il ne faut pas négliger les sciences, où des acquis et des compétences existent déjà. Et puis il y a les lettres et les sciences humaines. Elles peuvent offrir un service important à la société, en expliquant et en proposant des solutions, entre autres dans le domaine de la cohésion sociale. La vie dépasse le simple cadre matériel. Si on veut par exemple analyser ce qui s’est passé le 11 septembre, si on veut comprendre le monde contemporain, si on veut réfuter ou dépasser des modèles d’explication comme celui du choc des civilisations, il faut s’intéresser aux lettres et aux sciences humaines.

Interview: Raymond Klein


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