ASGAHR FARHADI: Nader vs. Simin

Avec trois récompenses en poche, dont l’Ours d’or pour la meilleure réalisation, « Nader az Simin – Une séparation », démontre qu’en fin de compte, qu’on vive dans une théocratie ou en démocratie, la soif de liberté reste la même.

Le dialogue social en Iran reste brouillé.

Que l’avalanche de prix déversés sur « Nader az Simin – Une séparation » n’était pas seulement motivée par la qualité du film, mais doit aussi être considérée comme un double geste politique de la communauté cinématographique envers Téhéran – un bras d’honneur pour les censeurs et un clin d’oeil solidaire à Jafar Panahi et Mohammad Rasoulof, deux réalisateurs emprisonnés pour un projet de film qui a déplu aux mollahs – est indiscutable. S’y ajoute le fait qu’Asghar Farhadi aurait fait exprès de ne pas trop forcer la critique dans son film, de peur de connaître le même sort que ses confrères. Et il est vrai que dans « Nader az Simin – Une séparation », on ne voit aucun gardien de la révolution assoiffé de sang des dissidents, on n’y rencontre que des officiels emplis d’une certaine bonté, des juges justes et des policiers sympathiques. Et surtout, on ne parle pas de politique. Pourtant, accuser Farhadi de lâcheté serait tout simplement ignorer la situation difficile dans laquelle se trouvent les créateurs iraniens et dès lors, il convient plutôt de lire entre les lignes ce que le réalisateur nous rapporte de son pays d’origine, qui aux yeux des Occidentaux, reste toujours fermé, distant et dangereux.

Mais pourtant, on peut y vivre les mêmes difficultés et dilemmes qu’en Europe. La situation de départ de « Nader az Simin – Une séparation » est délicate. Après 14 ans de vie commune avec Nader, Simin veut quitter l’Iran. Elle a fait toutes les démarches pour elle, sa fille Temreh et son mari, et son visa va bientôt arriver à expiration – il ne lui restent plus que 40 jours avant que les portes de l’étranger ne se ferment définitivement sur elle et sa petite famille. Mais les choses sont bien plus complexes que ça, vu que Nader refuse de partir et de laisser en Iran son père, atteint d’Alzheimer. C’est pourquoi Simin demande le divorce – une requête que le juge refuse de lui accorder. Elle part donc vivre chez sa mère, laissant sa fille chez son mari et son beau-père. Comme si cette situation en soi n’était déjà pas assez compliquée, Nader entre bientôt en conflit avec Razieh, la femme qu’il a engagé pour soigner son père pendant la journée et qui l’accuse d’être responsable de sa fausse couche qu’elle a subit suite à une dispute?

La maîtrise cinématographique de Farhadi consiste à rendre son histoire plus complexe à chaque fois qu’un nouveau personnage est introduit. Comme le mari de Razieh, un pauvre banlieusard perdu entre la modernité, qui s’installe bon gré mal gré, et ses anciennes valeurs d’honneur et de croyant. Il s’oppose intégralement à Nader et à sa famille décomposée qui appartient à la classe moyenne du centre de Téhéran, et qu’il considère comme décadents, arrogants et riches.

Ce sont les petits conflits, somme toutes banals, qui laissent entrevoir une société déchirée, dont les différentes composantes ont perdu depuis longtemps la faculté de communiquer entre elles. Entre Simin, qui est professeure d’anglais et possède sa propre voiture, et Razieh, qui prend le bus chaque matin à 5 heures pour soigner le père de Nader, se creuse un fossé que même la culture commune ne peut remplir. La crédulité religieuse naïve de l’une empêche l’autre de mener à bien une réconciliation qui serait la meilleure issue. Pourtant, Simin aussi n’est pas une personne innocente : elle est même montrée dans des moments d’égoïsme monstrueux. La même chose vaut pour Hojat, le mari de Razieh et Nader : ils sont et restent inconciliables. Alors que tout ce qu’ils veulent est la paix, ils continuent à se faire la guerre.

C’est peut-être ça la tragédie de l’Iran contemporain : celle d’une société qui – après des décennies de pression – n’arrive plus à reconnaître son propre reflet dans son miroir.

A l’Utopia.


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