MOSAÏQUE ET MAUVAISE FOI: Wielerwëllen ?

Interpréter les résultats électoraux est un exercice délicat. Qui a gagné, qui est le plus fort, qui a perdu ? Une tentative de se retrouver dans la bataille médiatique autour des chiffres globaux, des résultats personnels et de l’analyse des tendances.

Soirée des élections, vers 19 heures. Comment interpréter la situation à Roeser après le décompte final ?

Qui a gagné lors des élections communales ? Tout le monde, si l’on en croit les chiffres bruts. En effet, chaque parti progresse en nombre de mandats par rapport aux élections précédentes… C’est que le nombre de communes qui votent à la proportionnelle a augmenté considérablement, et donc aussi le nombre de mandats à allégeance politique définie. En considérant non pas le nombre d’élus, mais le pourcentage d’élus obtenus par rapport au total, on constate que les trois grands partis ont perdu. Bien entendu, les deux grandes maisons d’édition, proches de deux de ces partis, n’ont pas représenté graphiquement cette information dans leurs analyses publiées lundi dernier. Au moins, du côté de Saint-Paul, on a eu l’honnêteté intellectuelle de nommer le vainqueur: « Déi Gréng ». Car ce parti est passé de 8,6 % des mandats à 13,3 % de 2005 à 2011, et a perdu – en termes d’élus – dans la seule commune de Diekirch.

Pourtant, seulement un tiers environ des mandats que le parti vert a nouvellement conquis provient d’une amélioration par rapport aux élections précédentes. Le second tiers provient de communes où l’on votait auparavant selon le mode majoritaire. Enfin, un dernier tiers des mandats est issu de communes votant à la proportionnelle mais dans lesquelles une liste verte se présentaient pour la première fois. Normal donc que le nombre de mandats augmente plus vite que chez les trois partis établis, qui présentent depuis longtemps des listes quasiment partout. Encore faut-il réussir à mettre sur pied des listes – à Dudelange, c’est le DP qui a déclaré forfait – et à ne pas perdre là où l’on était présent – comme cela est arrivé au ADR dans une bonne partie des communes où il se présentait.

Reste que d’autres partis peuvent aussi prétendre au titre de vainqueur. « Déi Lénk » a remporté un succès remarqué, passant de un à sept élus – en termes de pourcentages, le gain est bien plus remarquable que celui des Verts… De surcroît, ce parti « gauche rouge » remporte quatre de ses six nouveaux mandats dans des communes où il se présentait déjà en 2005. Enfin, si l’on ne considérait que l’accroissement relatif, le grand vainqueur serait le parti communiste avec ses trois élus. En effet, aux élections précédentes, le KP avait remporté zéro mandat.

Sur la carte qui se trouvait à la une du Tageblatt lundi, aucune trace du rouge foncé, ni du vert. Vu depuis la rue du Canal à Esch, le Luxembourg est divisé en trois partis, et la couleur qui domine, c’est le rouge socialiste. Bien entendu, l’information donnée par cette carte n’est pas fausse : le LSAP se retrouve en tête dans 17 communes, contre 14 pour le CSV et 9 pour le DP. Cela rappelle à juste titre que les Verts ne sont toujours qu’au quatrième rang, mais suggère aussi, de façon abusive, que le LSAP serait en position dominante, devant le CSV. En réalité, il a essuyé des pertes en termes de pourcentage dans les quatre plus grandes villes du pays, comme d’ailleurs les chrétiens-sociaux. Ainsi, à Luxembourg et à Differdange, ce sont des coalitions bleu-vertes qui gouvernent, tandis que les socialistes continuent à tenir Esch et Dudelange… et le CSV rien du tout.

Le LSAP est-il au moins le parti politique ayant obtenu le plus d’élus, comme l’affirme le Tageblatt ? Mais alors que le quotidien eschois décompte 177 mandats, celui de Gasperich n’en accorde que 168 – et explique que le CSV, avec 169 mandats, devance son concurrent. Cette différence s’explique par le fait que certaines listes classées sous « autres » étaient en fait liées au LSAP. Les ajouter au total socialiste, comme l’a fait le Tageblatt semble justifié. Mais ne devrait-il pas alors rajouter les cinq mandats de « Är Equipe » de Frisange, proche de l’ADR, au total de ce parti ?

Peut-on mieux représenter la distribution des votes que ce qu’a fait le Tageblatt avec sa carte tricolore ? Mercredi dernier, le Centre de recherche publique Gabriel Lippmann a présenté un logiciel appelé Calluna, qui permet de visualiser certaines distributions de votes sous forme de carte abstraite (voir notre une). Le graphique représentant les élus par liste et par commune est assez instructif. On y aperçoit une mosaïque de surfaces rouges, oranges (CSV), bleues, vertes et grises (les communes à scrutin majoritaire). L’éparpillement des quatre couleurs souligne que les quatre grands partis sont représentés un peu partout. Les surfaces bleues et vertes (proportionnelles au nombre d’élus) sont moins importantes, et on peut même constater la concentration des fiefs du DP au centre.

Tendance floue

Pourtant, quand il s’agit d’analyser les résultats individuels des candidats, Calluna ne fait pas mieux que les autres médias : personne ne prend le soin de séparer votes de liste et votes nominatifs. Cela conduit à surestimer la popularité des personnalités des partis dominants. Ainsi a-t-on présenté le rapport de force entre Laurent Zeimet et Roby Biwer à Bettembourg comme étant de 3.126 voix contre 2.478. En retranchant les votes de liste, Zeimet se rapproche beaucoup de Biwer avec 1.932 voix contre 2.205 – ce qui rend beaucoup plus « acceptable » le « coup » du nouveau bourgmestre CSV.

Plus généralement, le fameux « Wielerwëllen », la volonté des électeurs, est souvent diagnostiqué de manière tendancieuse par les uns comme par les autres. Rappelons que le principe d’une élection est de désigner des représentants qui délibèrent à la place des citoyens. S’il est arithmétiquement faisable de former une majorité qui évince le parti le plus fort, comme cela a été fait à Diekirch en 2005 et à Bettembourg en 2011, cela est a priori légitime. En effet, cette majorité correspond à une majorité d’électeurs. Ce qui peut poser problème, c’est qu’on le fasse à contre-courant de la tendance ou des résultats individuels. Cela a été le cas à Diekirch, où Claude Haagen était loin devant en 2005 déjà, mais pas à Bettembourg en 2011, où le LSAP a clairement été défait.

Bien entendu, des coalitions des faibles contre le fort sont souvent fragiles, surtout quand elles impliquent trois partis, comme ce sera le cas à Bettembourg et peut-être à Roeser. Mais cela dépend du contexte particulier et non d’une règle générale d’interprétation du « Wielerwëllen ». D’ailleurs, quelle serait l’interprétation juste de celui-ci dans l’imbroglio de Roeser ? Tom Jungen l’a remporté haut la main en termes de votes nominatifs, mais le LSAP et le CSV ont perdu des sièges. Faudrait-il nommer Jungen d’office bourgmestre, ou bien Gréng et DP devraient-ils former un conseil échevinal minoritaire ? Ce n’est pas prévu par le système électoral luxembourgeois. Notons que des systèmes électoraux rendant possible cela existent bel et bien, notamment la « Bürgermeisterdirektwahl » dans le land de Hesse – qui ressemble un peu à la présidentielle française et peut conduire à des problèmes semblables.

Quant au diagnostic des tendances, il s’agit, là aussi, d’un exercice délicat. Ainsi, en apparence, le nombre d’étrangers inscrits pour participer aux élections communales est en progression régulière. Pourtant, Charles Margue de l’institut de sondage Ilres a estimé que cette participation augmentait trop lentement : il n’y aurait toujours que 31.000 personnes d’inscrites sur un ensemble de 180.000. Margue a précisé que ce dernier chiffre incluait ceux qui résident au Luxembourg depuis moins de cinq ans et qui ne pourraient même pas s’inscrire. Ce n’est pas le seul facteur perturbateur qui rend difficile l’analyse de l’évolution dans le temps. Le nombre total d’étrangers augmente, bien sûr, mais ceux qui sont les mieux intégrés, et donc les plus motivés pour s’inscrire, disparaissent aussi des statistiques dès qu’ils sautent le pas et se font naturaliser, un effet renforcé encore par la possibilité de la double nationalité. C’est cela aussi qui explique des bizarreries comme le fait qu’il y ait plus de Péruviens inscrits que de Capverdiens… Et qui nous rappelle qu’il ne faut pas croire les statistiques, sauf celles qu’on a… analysées.


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