AKI KAURISMÄKI: Un havre d’humanité

« Le Havre » n’est ni un documentaire sur la métropole normande, ni une énième oeuvre de réalisme social. C’est une fable sur l’humanité, sur son absurdité mais aussi son altruisme sur fond du drame subi par les réfugiés clandestins.

Face-à-face entre le bon et la brute. Mais aucun des deux n’est un truand.

Evidemment, le fait que le film ait été réalisé par Aki Kaurismäki, nous avait complètement échappé. Bref, il n’est pas étonnant qu’au début, l’on soit quelque peu décontenancé. Car au bout de cinq minutes, l’on ne peut faire l’impasse sur un certain nombre d’éléments désuets : le phrasé des acteurs, les policiers circulant en R16, les bus pas vraiment plus modernes ou la musique sortant d’un juke-box du bistrot du coin. Et lorsque notre voisine nous interroge sur ces anachronismes, se demandant si le film se déroule pendant les années 1960 ou 1970, la seule explication raisonnable qui nous vient à l’esprit, c’est de lui répondre « C’est normal, ça se passe au Havre… ». Mille excuses à nos éventuels lecteurs normands.

Les spectateurs moins longs à la détente l’auront compris d’emblée : le film se déroule bel et bien de nos jours, comme en atteste l’utilisation des derniers modèles de portables, mais Kaurismäki trouble les lignes du temps à dessein. Nous attendant à voir un énième film brut relatant la vie sordide des réfugiés en partance clandestine pour Londres, nous nous retrouvons catapultés dans une fable, qui, si elle a le sort des réfugiés pour thème central, brosse parallèlement les questions de la solidarité, du désintéressement, mais aussi de la délation.

Ce désintéressement est avant tout incarné par Marcel Marx (André Wilms – oui, c’était lui l’excellent Monsieur Lequesnois dans « La vie est un long fleuve tranquille »), un sexagénaire vivant chichement de ses maigres revenus glanés en tant que cireur de chaussures, autre métier disparu sous nos latitudes. Mais bon, comme le fait remarquer cet ancien écrivain bohème à la diction parfaite, c’est, avec le métier de berger, celui qui est le plus conforme au sermon de la montagne.

Tantôt vieux sage, tantôt original aux répliques décalées parfois hilarantes, le bon Marx fait la rencontre d’Idrissa (Blondin Miguel), un enfant d’Afrique subsaharienne tentant de gagner l’Angleterre et qui, pour échapper aux policiers qui le traquent, se réfugie sous les docks du Havre. Parallèlement, Marcel doit faire face à un coup du sort : Arletty (Kati Outinen), sa femme bien-aimée, est frappée par une grave maladie, mais elle préfère lui cacher l’issue fatale du pronostic médical. Ainsi préservé, Marcel, au caractère décidé et optimiste, peut s’engager à cacher et aider à faire passer Idrissi en Angleterre.

Pour cela, il pourra compter sur un « réseau » de bons citoyens : la boulangère et l’épicier ainsi que l’ami Wang vont tout faire pour déjouer l’armée d’uniformés. Sans compter sur l’aide d’un faux salaud, indiqué par un vrai salaud, un voisin délateur (Jean-Pierre Léaud) : le commissaire Monet (Jean-Pierre Darroussin), bien que taciturne et, tel un officier de la Gestapo, invariablement vêtu d’un manteau noir ainsi que d’un chapeau et de gants de la même couleur, joue dans la cour des méchants pour mieux faire le bien. Par moments, l’on se croirait dans un petit village sous l’Occupation tentant d’assurer le passage d’un résistant de l’autre côté de la Manche.

Ces va-et-vient dans le temps brodés autour d’un sujet brûlant d’actualité, sont évidemment destinés à souligner l’universalité de sujets comme l’injustice, le courage et l’absurdité. Une absurdité incarnée par un André Wilms en Charlot parlant, mais également par certaines scènes. Comme celle où les policiers, armés jusqu’aux dents, « accueillent » les réfugiés en se mettant en joue à l’ouverture des portes du container. « Une directive du ministère de l’Intérieur », explique un policier. Une absurdité administrative et policière tournée en dérision par Marcel Marx qui se fait passer pour le frère du grand-père d’Idrissa, expliquant à un autre policier qu’il est l’albino de la famille et – mensonge pour mensonge – se targuant d’être avocat, prévient ce dernier que la discrimination au faciès est légalement condamnable…

Vous l’aurez compris, si ce film peut surprendre, c’est à travers l’interprétation et les dialogues surtout mis en valeurs par Wilms et Darroussin, ainsi que par une mise en scène oscillant entre le conte et le réalisme social. Le Havre sert surtout d’allégorie (« havre » ne signifie-t-il pas tout aussi bien « port » que « refuge » ?), de mini-monde où les personnages qui le peuplent (avec, en « guest star », le rockeur « Little Bob », natif de cette ville, qui y joue son propre rôle) remplissent chacun une fonction claire et définie. L’on pardonnera ainsi l’amateurisme de certaines interprétations amplifiées par un récit flirtant volontairement avec une certaine naïveté. Mais c’est aussi le propre d’une belle histoire.

A l’Utopia


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