ENDIGUER L’IMMIGRATION: Crève ou marche!

Afin d’amener les pays d’origine et de transit des migrations à collaborer, l’Union européenne envisage de faire du chantage sur l’aide au développement accordée.

Le ministre de la coopération Jean-Louis Schiltz en visite au Mali. Pays cible de l’aide au développement luxembourgeoise, le Mali est aussi le pays d’origine de nombreux migrants.
(photo: christophe olinger/SIP)

Un président accueilli en grande pompe, une semaine culturelle présentant des artistes malien-ne-s, une présentation convaincante des projets luxembourgeois d’aide au développement. Le double lien qui rattache les pays du Sud aux pays du Nord est merveilleusement symbolisé par la célébration de la semaine du Mali qui vient de s’achever. Car au même moment, dans le détroit de Gibraltar, d’autres Malien-ne-s cherchent à rejoindre le continent européen sur de frêles embarcations. Tandis que dans les capitales européennes, des costume-cravate réfléchissent aux meileurs moyens de les en empêcher.

Les deux liens, celui de la coopération et celui de la migration, peuvent interagir – pour le meilleur et pour le pire. „Pas d’aide pour les pays en développement s’ils n’obéissent pas aux conditions migratoires de l’UE!“ Il ne s’agit pas d’une revendication, mais d’un cri d’alarme lancé il y a quelques jours par Concord, la confédération européenne des ONG de développement. Certains pays, menés par Malte, souhaiteraient introduire une nouvelle conditionnalité dans la politique de développement de l’Union européenne: les pays bénéficiant d’aides devraient s’engager à rapatrier leurs migrant-e-s non admis-es dans les pays européens. Concord met en garde contre une telle instrumentalisation de la politique de coopération: „En effet, si l’UE stoppe ses efforts dans les pays en développement (…), cela se fera au détriment des populations pauvres, ce qui ironiquement encouragera encore plus l’immigration.“ Aux yeux des ONG de développement, le rôle de la coopération est plutôt de faire disparaî tre, à long terme, les causes de l’émigration massive comme la pauvreté, l’oppression et l’insécurité.

*Echange inégal

La tendance actuelle, au niveau de l’Union comme dans les pays membres, est plutôt de subordonner la politique de développement, comme les autres domaines de politique extérieure, aux objectifs de la politique anti-immigration. Cela conduit à une entente cordiale avec des pays comme la Tunisie ou la Libye, alors que l’Union européenne s’est donné des conditionnalités assez strictes en matière de droits humains. Ainsi l’embargo sur les armes contre la Libye a été levé, afin que l’Italie puisse livrer les matériels militaires nécessaires à l’interception de groupes de migrant-e-s clandestin-e-s.

Le Luxembourg a également fourni un bel exemple de cette subordination des politiques de développement. Le voyage du ministre des Affaires étrangères au Nigéria à la mi-novembre a été couronné par la signature d’un accord de réadmission. Non seulement le Nigéria fournira des titres de voyage pour des demandeur-se-s d’asile débouté-e-s, mais il collaborera aussi à la détermination de l’identité des réfugié-e-s. Le Luxembourg, en échange, apportera un soutien financier à la lutte contre le crime organisé transfrontalier … et à celle contre la maladie du sida. La présentation conjointe de ces initiatives, lors d’une conférence de presse, conduit à s’interroger: à défaut d’accord de réadmission, notre gouvernement aurait-il bloqué les fonds destinés à l’action contre le sida?

Mais en langage diplomatique, on ne parle pas de chantage. Ce serait plutôt une amélioration de la cohérence des politiques de coopération et de migration. Ainsi les conclusions du Conseil européen des Relations extérieures du début de semaine ne mentionnent pas la conditionnalité tant redoutée par Concord. Au contraire, on y lit même des considérations sur l’utilité des migrations, tant pour le pays de départ que pour celui d’arrivée. Mais on y trouve aussi des formulations vagues qui ouvrent la porte à tous les chantages: „Le Conseil insiste sur l’importance de refléter adéquatement les sujets liés aux migrations aussi bien dans les politiques extérieures que dans le cadre politique général de l’UE et dans ses dotations financières.“

Parfois le message est plus clair: à quelques jours du sommet euro-méditerrannéen à Barcelone, la commissaire Benita Ferrero-Waldner vient d’annoncer un doublement des aides accordées aux pays partenaires. A condition, bien entendu, que ces pays intensifient leur lutte contre les flux d’immigration illégale. Si l’idée d’espace méditerrannéen de coprospérité évoquée par la commissaire peut paraî tre sympathique, la condition qu’elle y met s’avérera néfaste. Au lieu de renforcer les libertés citoyennes et l’esprit d’ouverture dans les pays du Maghreb, l’Union européenne est en train de favoriser les appareils policiers et la xénophobie à l’égard des Africains noirs.

Assistance à la construction de murs

Du côté des ONG luxembourgeoises, la prise de conscience de ces évolutions n’en est qu’à ses débuts. La Caritas, active aussi bien en matière d’aide internationale que de soutien aux réfugié-e-s, renvoie à son exigence d’inconditionnalité pour l’apport d’aide humanitaire. Du côté du Cercle des ONG de développement, pas de position officielle. Le secrétaire, Mike Matthias, analyse: „Face au défi des migrations massives, il faut que les pays de transit prennent leur part de responsabilité, mais pas de la manière dont le Maroc l’a fait. Eriger des camps de rétention dans les pays du Sud, c’est combattre les symptômes. Le rôle de l’aide au développement, c’est au contraire de lutter contre les causes des migrations.“

Longtemps les citoyen-ne-s européen-ne-s ont eu en horreur le Mur, celui de Berlin et de la frontière inter-allemande. La mise en place de la „Forteresse Europe“ n’a pas provoqué une indignation comparable, peut-être parce qu’il s’agissait d’un mur empêchant les gens d’entrer – l’image de la place forte est moins détestable que celle de la prison. Désormais, sous direction européenne, les pays du Sud construiront des murs en tout point comparables à celui de Berlin: ils assigneront à résidence leurs propres citoyen-ne-s. Est-ce le monde dans lequel nous voulons vivre?


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