INCENDIE A SCHRASSIG: Irresponsabilité mortelle

von | 03.02.2006

C’est probablement une mutinerie qui est Ă  l’origine de l’incendie au bloc P2 du Centre pĂ©nitentiaire, lĂ  oĂą sont retenus les demandeurs d’asile en voie d’expulsion. Ce cri de dĂ©tresse a causĂ© la mort d’un d’entre eux.

„Il faudra un drame, accompagnĂ© de la mort d’un homme, pour qu’enfin cette situation inacceptable pour un pays comme le Luxembourg, soit sous les projecteurs de l’actualitĂ©“. Cette phrase extraite du communiquĂ© de presse du „European network against racism“ (Enar) rĂ©sume assez bien la triste rĂ©alitĂ© du monde carcĂ©ral luxembourgeois. Sauf que ce lundi, le drame n’a pas touchĂ© des dĂ©tenus de droit commun. En effet, l’incendie qui a ravagĂ© le Centre de sĂ©jour pour personnes en situation irrĂ©gulière du Centre pĂ©nitentiaire du Luxembourg Ă  Schrassig (CPL) n’a pas Ă©tĂ© provoquĂ© par des criminels ou des dĂ©linquants condamnĂ©s. Au contraire: les personnes en question n’ont rien Ă  se reprocher, hormis le fait de se trouver sur le territoire luxembourgeois en situation irrĂ©gulière.

„Il y a d’autres moyens que de mettre le feu pour attirer l’attention Ă  soi“, expliquait Luc Frieden, ministre de la justice, sur RTL Radio ce mercredi. S’il est vrai que le fait de mettre le feu Ă  des matelas et des meubles n’est pas la mĂ©thode la plus inoffensive, il faut se demander comment le ministre de la justice peut faire, en toute bonne foi, une telle dĂ©claration. Quiconque s’intĂ©ressant en effet un tant soit peu Ă  la problĂ©matique du Centre de sĂ©jour pour personnes en situation irrĂ©gulière, sait pertinemment que les personnes y retenues ne disposent justement pas des moyens d’expression courants. „Les personnes retenues dans ce centre sont parfois plus isolĂ©es que les dĂ©tenus de droit commun“, explique Marie-CĂ©cile Charles, assistante sociale auprès du Centre de liaison et d’action des Ă©trangers (Clae).

Innocents mais prisonniers

En effet, pour peu qu’une de ces personnes en attente d’expulsion ne dispose d’aucun lien familial, elle se retrouvera bien seule dans sa cellule du bloc P2, enfermĂ©e dans une prison d’un pays qu’elle n’a pas eu le temps de connaĂ® tre. Se manifester devient une chose impossible quand on sait, comme nous l’ont indiquĂ© des sources sĂ»res, que certains dĂ©boutĂ©s peuvent attendre plus d’une semaine avant de pouvoir communiquer avec l’avocat qu’ils ont sollicitĂ©. Pour ce qui est d’une assistance sociale, elle est inexistante. Le CPL dispose certes d’un service d’assistance, mais celui-ci est destinĂ© aux prisonniers de droit commun.

Cela a Ă©tĂ© rĂ©pĂ©tĂ© Ă  plusieurs reprises cette semaine: des demandeurs d’asile n’ont pas Ă  ĂŞtre enfermĂ©s en prison. Le gouvernement en est conscient et serait en train de travailler activement Ă  la rĂ©alisation d’un centre de rĂ©tention digne de ce nom. Il serait temps. En 1993 dĂ©jĂ , le Conseil d’Etat, dans un avis sur le projet de loi modifiant la loi de 1972 sur l’entrĂ©e et le sĂ©jour des Ă©trangers, Ă©crivait, Ă  propos de la dĂ©tention au CPL des candidats Ă  l’expulsion: „(…) il s’agit en l’occurrence d’une mesure de contrainte extrĂŞme qui n’est pas fondĂ©e sur une infraction commise au Grand-DuchĂ© pour laquelle serait intervenue une condamnation. Il est indispensable que le Ministère de la Justice trouve des locaux ou des services appropriĂ©s dans lesquels les mesures de privation de libertĂ© en question puissent ĂŞtre exĂ©cutĂ©es en toute sĂ©curitĂ©. Il n’est pas convenable de placer les Ă©trangers en question systĂ©matiquement parmi les dĂ©linquants“. C’Ă©tait il y a 13 ans. Le ministre de la justice de l’Ă©poque, l’actuel mĂ©diateur Marc Fischbach, n’avait dĂ©jĂ  pas rĂ©agi. Aussi, l’Enar a dĂ©noncĂ© en 2004 le Luxembourg dans un rapport: „MalgrĂ© les promesses passĂ©es, le centre de rĂ©tention n’a toujours pas vu le jour en 2004. Les personnes en situation irrĂ©gulière, arrĂŞtĂ©es par la police sont donc toujours placĂ©es au centre pĂ©nitentiaire de Schrassig et viennent gonfler les chiffres de la population carcĂ©rale. Cet amalgame est rĂ©gulièrement dĂ©noncĂ©, mais en vain.“

Ce drame n’a pas seulement rĂ©vĂ©lĂ© le manque d’intĂ©rĂŞt de Luc Frieden pour le sort de ces dĂ©tenus, il a aussi soulignĂ© sa mauvaise foi et sa malhonnĂŞtetĂ© politique. Aux attaques du dĂ©putĂ© libĂ©ral Xavier Bettel, Frieden opposa qu’il Ă©tait plus facile de critiquer que de faire des propositions concrètes. Or, Frieden a omis d’informer la Chambre des dĂ©putĂ©s, qu’il a souvent Ă©tĂ© sollicitĂ©. En effet, depuis plus d’un an, le Clae et la Croix-Rouge tapent Ă  la porte du ministère de la justice en quĂŞte d’un agrĂ©ment pour pouvoir soutenir ces dĂ©tenus. En vain. La porte reste close.

Frieden savait

Mais Frieden n’est pas le seul Ă  ĂŞtre restĂ© inactif. Frank Wies, avocat spĂ©cialisĂ© sur la question des rĂ©fugiĂ©s et prĂ©sident de la section luxembourgeoise d’Amnesty international, affirme que le Conseil des RĂ©fugiĂ©s a dĂ©jĂ  eu des entrevues avec Jean Asselborn, ministre de l’immigration et Nicolas Schmit, son ministre dĂ©lĂ©guĂ©. D’autres sources nous ont Ă©galement confirmĂ© qu’ils ont depuis longtemps Ă©tĂ© mis au courant des conditions de vie indignes des dĂ©tenus du bloc P2. Mais cela n’aura pas servi Ă  grand chose.

Au lieu d’agir, les membres du gouvernement prĂ©fèrent donner la faute aux victimes. Jouant la carte de la confusion, ils qualifient les dĂ©boutĂ©s incarcĂ©rĂ©s de „criminels“, comme l’a fait Jean Asselborn dans un entretien Ă  la Voix (Ă©dition du 31 janvier). „Une dĂ©claration absolument inacceptable“, estime Vera Spautz, dĂ©putĂ©e socialiste. Concernant Frieden, Vera Spautz se dit „effrayĂ©e“ de la rĂ©action du ministre lors de son intervention Ă  la Chambre ce mardi. „Il connaissait la situation. Mais il ne prend pas la chose au sĂ©rieux. C’est tout Ă  fait irresponsable de sa part.“

„Criminels“, „dealers“, „immigrĂ©s illĂ©gaux“- un terme qui n’a d’ailleurs aucune existence juridique -, les termes ne manquent pas Ă  Frieden. En bon juriste, il devrait savoir qu’il frise l’injure. „Je n’ai pas connaissance de la prĂ©sence de ce que je qualifierais de grands criminels dans le bloc P2“, explique Frank Wies. „S’ils Ă©taient des criminels, ils seraient en dĂ©tention et non en rĂ©tention. Je suis rĂ©voltĂ© de la manière dont la chose est prĂ©sentĂ©e“. Quant Ă  savoir combien de ces dĂ©tenus auraient vĂ©ritablement un passĂ© dĂ©lictueux, ce n’est pas possible, faute de chiffres. Ce qui semble nĂ©anmoins certain, c’est que la majoritĂ© d’entre eux ne se sont jamais rendus coupables de quoi que ce soit, et si ce fut le cas, il faut relativiser leur acte en fonction de leur situation plus que prĂ©caire. Par voie de communiquĂ© de presse, dĂ©i LĂ©nk se dit „scandalisĂ© par cette façon de culpabiliser les demandeurs d’asile en question“ et exige la conduite d’une enquĂŞte.

Aussi, dĂ©i LĂ©nk estime que si la construction d’un nouveau centre de rĂ©tention reprĂ©sente une amĂ©lioration, „il n’est qu’un Ă©lĂ©ment parmi d’autres d’une politique d’immigration inhumaine“. Une analyse proche de celle du Clae qui pose les questions suivantes dans un communiquĂ© de presse: „Que penser de cette conception de la dissuasion par l’enfermement? Le flux de migrants au Luxembourg est-il Ă  ce point ingĂ©rable qu’il justifie le recours Ă  ces mesures de rĂ©tention?“

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