POÉSIE: « Nous sommes un orage sous le crâne d’un sourd? »

La Kulturfabrik rend ce vendredi hommage à un des plus curieux poètes du 20e siècle : Blaise Cendrars. Le poème « La prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France » sera lu en musique.

Heidi Brouzeng donnera vie aux paroles de Blaise Cendrars.

Rencontrer Blaise Cendrars dans l’actualité culturelle du moment est une chose assez rare. D’aucuns se souviendront peut-être d’avoir été obligé de lire « L’or » – son classique sur la chute de l’aventurier suisse Suter en Amérique – au lycée, mais une grande partie du public ignore qui a été cet auteur prolifique et mystérieux. Né Frédéric Sauser en 1887 à Chaux-de-Fonds en Suisse, le jeune poète est un enfant perturbé, du moins selon ses dires. Fugues et internats se succèdent avant qu’il ne rompe avec sa maison parentale. Il se retrouve à Moscou en 1904, un peu avant la première révolution de 1905 – qui fut alimentée par les famines dues à la guerre russo-japonaise. C’est cette période qui inspira entre autres « La prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France », mais aussi d’autres passages dans des romans qu’il écrira bien plus tard. Rentré à Paris en 1912 – après un passage par la Suisse et les Etats-Unis – avec sa femme Féla, il se consacre corps et âme à sa vocation de poète et prend le pseudonyme qu’on lui connaît, avec des succès notables – parmi ses amis on retrouve Remy de Gourmont, Marc Chagall, Amadeo Modigliani ou encore Pablo Picasso. Mais c’est la guerre qui va tout changer, qui va faire qu’il existe deux Blaise Cendrars : celui avec deux mains et celui de la main gauche. Une rafale de mitrailleuse va le priver de sa main droite en septembre 1915. La conséquence la plus directe est un poème : « La guerre au Luxembourg », dans lequel il décrit les mutilés dans le parc parisien. Son manifeste « J’ai tué » de 1918, illustré par Fernand Léger, contient quelques uns des passages les plus marquants sur la vie des tranchées : « J’ai frappé le premier. J’ai le sens de la réalité, moi poète. J’ai agi. J’ai tué. Comme celui qui veut vivre ».

Mais ce qui est mort, c’est surtout le rêve du poète d’avant-garde. Lassé par les querelles incessantes et après une courte excursion sans succès dans le monde du cinéma qui le fascine, Cendrars prend le large et se rend en Amérique du Sud où il nouera beaucoup de contacts et puisera de l’inspiration. A son retour en 1925, il publie coup sur coup « L’or », son plus grand succès de librairie, mais pas son meilleur roman, « Moravagine » en 1926, une oeuvre hantée par le « grand fauve humain » Moravagine, un serial killer avant l’heure et une des oeuvres les plus noires et avant-gardistes de son temps, puis les deux volumes de « Dan Yack ». En 1930, après son grand récit « Rhum » sur Jean Galmot, il se tourne vers le journalisme et devient grand reporter pour « Paris-Soir ». La veine littéraire de Cendrars ne recommencera à couler qu’après la Seconde Guerre, qui lui coûtera un de ses fils et qu’il passera retiré à Aix-en-Provence en tant que correspondant de la BBC. A partir de 1945 paraîtront : « L’homme foudroyé », « La main coupée », « Bourlinguer » et « Le lotissement du ciel » – quatre rhapsodies qui reprennent la vie souvent fantasmée du poète. Jusqu’à sa mort en 1961, il n’écrira qu’un seul livre : « Emmène-moi au bout du monde », un roman à clefs énigmatique, à la limite de la pornographie, qui lui vaut un dernier scandale.

Dans « La prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France », Cendrars chante la modernité naissante, avec toutes ses horreurs – le Titanic venait à peine de couler, les guerres déchiraient des Etats entiers – et ses bienfaits, comme le train, les horloges, etc. Malgré tous les apports néfastes, Cendrars crut toute sa vie durant aux bienfaits de la modernité – c’est ce qui lui a valu un statut d’avant-garde à l’époque et qui le ringardise de nos jours. Le poème en question n’est pas seulement une oeuvre d’avant-garde par sa forme littéraire très libre, mais aussi à cause des illustrations qui accompagnèrent sa première publication : c’était la peintre abstraite Sonia Delaunay avec ses peintures « simultanées » qui a fait de « La prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France » une oeuvre exceptionnelle. Dans ce sens, le spectacle de ce vendredi avec une mise en voix de Heidi Brouzeng, Dominique Répécaud à la guitare électrique et Julien Bogenschutz au saxophone et aux percussions – connus sous le nom de « Madame Za », mais provenant en partie du groupe théâtral lorrain « L’escabelle » – n’est qu’une autre extension de ce poème épique qui chantait si bien le 20e siècle naissant dans le sang.

Ce vendredi 1er février à la Kulturfabrik.


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