UNION EUROPEENNE: Comme si de rien Ă©tait …

von | 15.06.2007

La semaine prochaine, les dirigeants europĂ©ens se rĂ©uniront pour rĂ©animer le traitĂ© constitutionnel. Deux ans après l’Ă©chec en France et aux Pays-Bas, ils font mine d’en ignorer les vĂ©ritables causes.

„Ce qui est en train d’ĂŞtre discutĂ© n’a rien Ă  voir avec les raisons des rejets français et hollandais. Les soucis des gens Ă©taient liĂ©s Ă  l’impact matĂ©riel du traitĂ© sur leurs vies et non Ă  la Charte des droits fondamentaux“. Au moins, le dĂ©putĂ© vert Felix Braz a eu le mĂ©rite, lors du dĂ©bat d’orientation portant sur le Conseil europĂ©en (les 21 et 22 juin) qui fixera le mandat pour la ConfĂ©rence intergouvernementale, de recentrer la discussion sur des questions fondamentales au sujet du traitĂ© constitutionnel. A l’approche de ce Conseil, les prises de position se sont multipliĂ©es cette semaine. A l’exception de l’ADR, les autres partis reprĂ©sentĂ©s Ă  la Chambre (CSV, LSAP, DP, Verts), ont fait preuve d’une totale unanimitĂ© de principe sur la question. Ce consensus des raisonnables rappelait Ă©trangement celui qui prĂ©cĂ©dait le rĂ©fĂ©rendum oĂą le oui l’avait emportĂ© de justesse.

L’Union europĂ©enne est en crise, cela ne fait aucun doute. Et pourtant, tout avait si bien commencĂ©. Avant qu’il n’entre dans le dĂ©bat public, le projet de traitĂ© constitutionnel europĂ©en n’avait pas trop d’adversaires. Le principe mĂŞme d’une constitution Ă©tait acceptĂ©, mĂŞme Ă  la gauche des socialistes. Nombre de citoyens avaient conscience que l’UE devait se doter d’instruments institutionnels plus clairs et dĂ©mocratiques. Mais voilĂ , les familles politiques traditionnelles qui dirigent l’Union depuis sa crĂ©ation n’avaient pas pris en compte que si les citoyens voulaient bien d’une Europe plus politique, ils n’adhĂ©raient pas forcĂ©ment aux politiques menĂ©es par cette entitĂ© supranationale. En intĂ©grant dans ce traitĂ© indigeste, notamment dans sa troisième partie, les logiques Ă©conomiques et sociales de l’Union – sur lesquelles les citoyens n’ont quasiment jamais Ă©tĂ© consultĂ©s – les insatisfactions accumulĂ©es au cours des dernières dĂ©cennies leur sont retournĂ©es tel un boomerang en pleine figure. DĂ©sormais, celles et ceux qui sont Ă  l’origine de la dĂ©bâcle doivent rĂ©parer les pots cassĂ©s.

Joseph Daul, membre de l’UMP de Sarkozy et fraĂ® chement Ă©lu Ă  la tĂŞte du groupe parlementaire du Parti populaire europĂ©en (PPE) – difficilement d’ailleurs, en raison de ses dĂ©mĂŞlĂ©s avec la justice française – a soulignĂ©, ce lundi en visite au Luxembourg, qu’il ne fallait pas oublier que seuls deux pays (la France et les Pays-Bas) ont refusĂ© de ratifier le traitĂ©, alors que 18 l’ont fait, les autres ayant prĂ©fĂ©rĂ© ne pas se prononcer. C’est le credo en vogue: Ă  la tribune de la Chambre, le dĂ©putĂ© CSV Laurent Mosar semblait visiblement agacĂ© en constatant que „le fait que les deux tiers aient dit oui ne semble plus jouer de rĂ´le“.

Cet argument a la vie dure, mais frĂ´le la malhonnĂŞtetĂ© intellectuelle. Sur les 20 pays ratifiant, seuls quatre se sont prononcĂ©s par rĂ©fĂ©rendum. Sur ces quatre, seuls deux l’ont approuvĂ© (le Luxembourg et l’Espagne) alors que la France et les Pays-Bas l’ont rejetĂ©. Autres bĂ©mols: le oui espagnol est le fruit d’une campagne qui s’est illustrĂ©e par son iniquitĂ©, rĂ©servant quasiment la totalitĂ© du temps paroles aux soutiens du oui. Quant au Luxembourg, le faible score d’Ă  peine 56 % a donnĂ© des sueurs froides au gouvernement. Si l’ensemble des Etats membres avaient organisĂ© des rĂ©fĂ©rendums Ă  la suite de dĂ©bats Ă©quitables, gageons qu’il aurait fallu revoir le nombre des 18 ouistes Ă  la baisse. Après tout, une ratification parlementaire en France aurait aussi donnĂ© le oui gagnant.

Argumentation bancale

L’ironie de l’histoire veut que les non français et hollandais Ă©taient surtout dus aux dispositions de la troisième partie, alors que dĂ©sormais les âpres nĂ©gociations avec la Pologne ou la Grande-Bretagne, entre autres, portent sur des questions institutionnelles et symboliques. D’ailleurs, Laurent Mosar ne s’y est pas trompĂ© en rappelant qu’au Luxembourg „les dĂ©bats portaient sur les dispositions matĂ©rielles du traitĂ© et très peu sur les questions institutionnelles“ et en admettant que les non Ă©taient motivĂ©s par la troisième partie „Ă  cause d’une orientation politique qualifiĂ©e de libĂ©rale“.

Mais le parlement europĂ©en ne semble, dans sa majoritĂ©, pas encore dotĂ© de la mĂŞme luciditĂ©. Le rapport des dĂ©putĂ©s europĂ©ens Baron Crespo (PSE) et Elmar Brok (PPE) explique Ă  sa manière tout Ă  fait particulière les non français et nĂ©erlandais: „une large part des rĂ©serves exprimĂ©es Ă©taient liĂ©es au contexte, plutĂ´t qu’au contenu, et (…) les questions qui prĂ©occupaient le plus la population (…) ont Ă©tĂ© rĂ©solues entre-temps“. „C’est ce qui s’appelle se rassurer Ă  bon compte!“, jugea Francis Wurtz, prĂ©sident du groupe de la Gauche unitaire europĂ©enne / Nordic green left (GUE/NGL), lors de la sĂ©ance plĂ©nière Ă  Bruxelles le 6 juin.

Ainsi, il semble que certain-e-s dirigeant-e-s politiques n’aient toujours pas mesurĂ© Ă  leur juste valeur les refus populaires. A l’image de Joseph Daul, qui veut „vendre plus d’Europe“ en incluant davantage les Ă©lus nationaux dans le mĂ©canisme dĂ©cisionnel europĂ©en. MĂŞme Charles Goerens, prĂ©sident de la fraction DP au parlement, et connu pour incarner la fibre libĂ©rale-sociale, pose la question, lors de la confĂ©rence de presse de son parti, d’une „politique de communication intelligente“. Dans la mĂŞme logique, il a soulignĂ© au parlement ce mercredi qu’un sondage donnait dĂ©sormais le traitĂ© constitutionnel gagnant aux Pays-Bas, ce qui l’a poussĂ© Ă  conclure, devant les hochements de tĂŞte approbateurs du ministre dĂ©lĂ©guĂ© aux affaires europĂ©ennes, que le camp du oui comptait dĂ©sormais 19 Etats. Tout est bien qui finit bien, donc! Ce n’Ă©tait qu’un gros malentendu …

Aussi Goerens plaide-t-il pour un laps de temps aussi Ă©troit que possible lors du processus de ratification – deux semaines au maximum -, proposition partagĂ©e par la majoritĂ© de la Chambre. Hormis le fait que le nouveau traitĂ©, qui n’aura plus le qualificatif de „constitution“, doit entrer en vigueur au plus tard pour les Ă©lections europĂ©ennes de 2009, il s’agit pour Goerens d’Ă©viter le „dĂ©veloppement d’une contre-dynamique et d’une contagion“, comme se fut le cas en 2005. Rien n’exclut en effet que de nouveaux rĂ©fĂ©rendums soient tenus, comme en Irlande, qui y est contrainte en vertu de sa constitution.

Les dirigeant-e-s europĂ©en-ne-s ont donc dĂ©cidĂ© que les questions sociales et l’orientation libĂ©rale de l’Union ne sont plus en cause. Ce qui les mène Ă  pinailler sur le drapeau frappĂ© des douze Ă©toiles, sur l’hymne Ă  la joie, sur la manière d’intĂ©grer la Charte des droits fondamentaux ou la pondĂ©ration des voix de la Pologne. „Le non de gauche n’est plus lĂ , il ne reste plus que le rejet de droite“, a constatĂ© Ă  la Chambre Felix Braz. C’est un constat amer: la gauche du non est dans le contexte actuel inaudible ou fortement affaiblie – voir le champs de ruines en France. Ce qui laisse les mains libres au gouvernant-e-s qui peuvent se chamailler en toute tranquillitĂ© sur des problĂ©matiques secondaires.

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