CARGOLUX / QATAR: Dans quel monde vivent-ils ?

En publiant un rapport douteux, le gouvernement démontre qu’il ne peut que difficilement s’expliquer sur le fiasco qatari.

(Photo: Omar Chatriwala / Flickr)

Ils sont arrivés à trois. Sûrs d’eux comme il se doit lorsque l’on trône au sommet. Ils sont venus expliquer l’inexplicable. Les deux dauphins du premier ministre, Luc Frieden et Claude Wiseler, en bons premiers de la classe, jouent leur rôle. Frieden tente de se montrer affable, Wiseler recherche son sourire de gendre idéal. Le troisième, Didier Mouget, associé de PriceWaterhouseCoopers (PWC), présente le « travail d’envergure » destiné à dédouaner le gouvernement. Ainsi que sa propre boîte, par ailleurs… Car voilà, chers gueux, ce sont trois chevaliers blanchis qui vous le proclament : tout le monde a fait son travail avec professionnalisme et pour le bien commun. Il n’y avait pas d’alternative à la reprise de la Cargolux par Qatar Airlines, qui était « le meilleur partenaire stratégique ».

Le problème, lorsque l’on se trouve en haut trop longtemps, comme c’est le cas de nos trois compères, c’est que l’on a tendance à oublier que d’autres citoyens, même s’ils n’appartiennent pas à la race des seigneurs, ont tendance à saturer question balivernes. Plus c’est gros, plus ça passe ? Pas toujours. Les experts à l’origine du deal avec le très réactionnaire et esclavagiste émirat du Qatar (à côté duquel la République islamique d’Iran fait figure de havre de progrès) ne peuvent que très difficilement admettre leurs phénoménales erreurs de jugement. A ce propos, il convient de relire l’interview du ministre de l’Economie Etienne Schneider dans le woxx 1202, dans lequel il concédait qu’au moment de l’accord le gouvernement n’avait pas très bien cerné son nouveau partenaire du golfe Persique : « Ce n’est que par après que nous nous sommes rendu compte que les Qataris envisageaient le business d’une façon différente de la nôtre. Pour eux, licencier une centaine de personnes sur le champ est une chose naturelle, ce qui n’est pas notre façon d’agir .» Nous sommes donc gouvernés par des gens qui ne connaissent même pas Wikipedia…

Au final donc, « le-meilleur-partenaire-stratégique » a remballé ses affaires et a laissé en plan la Cargolux comme une prostituée dont le client change d’avis avant l’acte et réclame son argent. Car nous sommes devant un problème de jugement de ce qui est stratégique ou non : l’autisme financier des dirigeants (ministres, hauts fonctionnaires, cadres de la place financière), fait en sorte qu’ils sont incapables de prendre en considération d’autres facteurs que ceux de la rentabilité à court terme. Juncker l’avait pourtant promis : à l’instar de son mentor Helmut Kohl qui voyait se profiler des paysages florissants en Allemagne de l’Est, le chef du gouvernement luxembourgeois annonçait que ce partenariat se ferait pourvoyeur d’emplois. Avec le Qatar ? Dans quel monde vivent-ils ?

« En plus de ne pas avoir pu dissiper les doutes à propos du deal, le gouvernement devrait en principe expliquer comment un tel rapport a pu voir le jour. »

De plus, on peut sincèrement douter d’une quelconque pérennité d’un accord conclu avec le Qatar, petit pays mais global player au Moyen-Orient et dans le monde arabe, qui, à l’instar de l’Arabie saoudite, joue un rôle géopolitique des plus néfastes et dont rien ne garantit la stabilité à long terme.

Le gouvernement se croit donc tiré d’affaire avec la publication de ce rapport sous-traité (décidément, les pratiques néolibérales s’étendent aussi aux domaines stratégiques) à une société elle-même partie prenante du deal. Une société dont le responsable n’est pas prêt à divulguer l’ensemble des documents (annexes et minutes des interviews) aux représentants du peuple chargés de faire la lumière. Et pourtant, si les députés prenaient leur travail au sérieux et refusaient de se prêter à ce jeu de dupes, ils pourraient, à nouveau, se doter des pouvoirs d’un juge d’instruction, comme c’est le cas lorsqu’ils se constituent en commission d’enquête. Car en plus de ne pas avoir pu dissiper les doutes à propos du deal, le gouvernement devrait en principe expliquer comment un tel rapport a pu voir le jour. Ce n’est plus une affaire. C’est une poupée gigogne.


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