TOBIAS LINDHOLM: Cap de la peur

Dans « Kapringen », le spectateur peut assister au détournement d’un cargo par des pirates somaliens. Mais le réalisateur n’épargne pas non plus la direction qui, elle, reste bien au chaud.

Difficile de garder son sang-froid pendant plus de 150 jours.

La vie de marin au 21e siècle a assurément perdu toutes ses notions de romantisme. Là où au siècle dernier il y avait encore l’appel de l’aventure, il ne reste que des quotas à remplir et des containers à transporter. C’est du moins ce qu’on croyait avant l’apparition des nouveaux pirates. La spécialité somalienne est vite devenue le cauchemar de toutes les équipes maritimes et de leurs compagnies. Les rançons souvent énormes plombent les budgets et la mauvaise publicité détériore encore plus les conditions de vie et de travail souvent pénibles sur les grands cargos.

Au fond, une telle mésaventure n’aurait pas dû arriver au cuisinier danois Mikkel et son équipe à bord du « Rozen ». Pour deux bonnes raisons : le navire n’est plus d’une grande valeur et devra bientôt partir à la casse. Et puis, au moment du détournement, ils se trouvent à une grande distance des côtes somaliennes – hors d’atteinte pour les pirates dans leurs petits vaisseaux gonflables. Pourtant, un beau jour, l’impensable arrive. Le capitaine tombe malade dès le premier jour et c’est Mikkel et son collègue Jan qui sont les heureux élus pour jouer les intermédiaires entre le négociateur, les pirates et Peter, le directeur de leur compagnie au Danemark. C’est surtout ce dernier qui sera responsable de la durée quasiment interminable – plus de 150 jours – du détournement. Car Peter refuse d’employer un négociateur professionnel et croit pouvoir surmonter toutes ces difficiles étapes lui-même. Ce n’est pas très intelligent, car le piraterie est devenu un business avec des codes et des comportements établis qu’on doit connaître pour négocier avec les pirates – qui eux ne sabordent jamais un navire sans prendre à bord un négociateur plurilingue et expérimenté. Entre-temps, à bord du « Rozen », le psychodrame entre otages et pirates se poursuit.
Il y a d’abord une longue période de méfiance, qui alterne avec des épisodes de joie et de franche déconnade – ainsi lorsque l’équipage aide les pirates à pêcher un poisson. Mais à partir d’un certain moment, la relation se refroidit, à cause des hesitations de Peter, qui refuse de payer le montant demandé par les pirates et n’avance que très lentement dans la négociation. Et cela tout en étant soumis à la pression des familles des otages et de la presse qui, malgré la discrétion du directeur, a eu vent de l’affaire.

Ce qui frappe dans « A Hijacking », c’est la froideur avec laquelle le réalisateur Tobias Lindholm filme les événements. La caméra ne montre aucune empathie pour les trois groupes qui s’affrontent dans ce psychodrame. Par contre, il montre bien le sang-froid et l’avarice de l’armateur danois, qui, tout en étant conscient que des vies humaines sont en jeu, semble vouloir négocier chaque centime de dollar. Dommage seulement que Lindholm ne s’intéresse pas davantage aux pirates et à leurs raisons. Car outre le fait que la Somalie est un pays ultra-pauvre et sans réel gouvernement, les anciens pêcheurs devenus pirates ont une autre raison de s’attaquer aux navires : la mer des côtes somaliennes est totalement polluée par de grandes multinationales qui ont conclu des contrats avec les gouvernements somaliens corrompus. C’est une vérité méconnue, mais qui explique le phénomène de la piraterie somalienne. Dommage alors que Lindholm n’ait pas utilisé son film pour raconter cette autre histoire.

A l’Utopia


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