LEE DANIELS: Le serviteur

Avec « The Butler », le réalisateur américain Lee Daniels poursuit sa saga de films de propagande pro-Obama. Si le film est plutôt bien ficelé, il ne réflète en rien l’absence de progression dans la cause qu’il célèbre : l’avancée vers l’égalité des Noirs américains.

Toujours invisible, mais toujours témoin : le serviteur est un être schizophrène et subversif.

Etre né dans les champs de coton en Géorgie en 1926 n’est pas la meilleure façon de débuter sa vie. Surtout si vous êtes noir et que toute votre famille n’a jamais vraiment quitté le monde des esclaves du Sud – même des décennies après l’abolition de l’esclavage. C’est pourtant le lot du jeune Cecil Gaines. Lorsque son père est froidement abattu par le propriétaire du ranch, la maîtresse des lieux – dans un élan d’« humanisme » – fait de lui un « house nigger », un domestique au sein de la riche demeure des propriétaires. Pourtant, les leçons administrées par la vieille femme lui serviront toute sa vie. D’abord dans un hôtel d’une ville voisine, où il atterrit juste après avoir quitté la plantation de coton. Puis à l’hôtel Excelsior à Washington D.C., un boulot apporté par un autre coup de chance. Là, il rencontre aussi sa femme Gloria avec laquelle il aura deux fils : Louis et Charlie. Mais Gaines n’est pas encore arrivé au bout de sa destinée : lors d’un dîner, il sert, sans le savoir, le chef des ressources humaines de la Maison Blanche. Et apparemment, il fait une bonne impression sur ce dernier. Pourtant, il ne fait rien d’autre que de garder sa contenance devant les discours racistes que tiennent ces membres de la plus haute sphère du pouvoir.

Toujours est-il que, quelques jours plus tard, Gaines est engagé en tant que « butler » à la Maison Blanche. Commence alors pour lui une nouvelle vie. Il servira sous les administrations Eisenhower, Kennedy, Johnson, Nixon, Carter et Reagan. Et il sera non seulement le témoin direct de tous les tourments, manies et mensonges de ces présidents, mais il pourra aussi suivre l’avancement irrésistible de la cause des Noirs américains. Ainsi verra-t-il Eisenhower s’opposer au gouverneur de l’Arkansas, Orval Faubus, lorsque celui-ci refusait d’ouvrir les écoles blanches aux Noirs. Il soutiendra JFK dans sa lutte contre les Etats du Sud américain qui se battaient contre la déségrégation. Enfin, il assistera à l’exécution du plan de Nixon consistant à soutenir les Noirs modérés, tout en écrasant les membres du « Black Panther Party » – dont le fils de Gaines faisait partie, ce qui, pendant toutes les années passées au coeur du pouvoir, le met dans un état proche de la schizophrénie. D’un côté, il est le serviteur habitué à se rendre invisible ; de l’autre, il perd de vue son fils qui s’est engagé dans la lutte pour l’égalité des droits aux côtés d’abord de Martin Luther King et puis, après l’assassinat de King, avec les panthères noires. Finalement, Gaines obtiendra un peu de justice dans son domaine : après plus de 30 années de service, il réussit à persuader le président Reagan d’octroyer le même salaire aux serviteurs noirs qu’aux blancs. Toutefois, le film est axé sur un autre événement : l’accession au pouvoir du premier président noir des Etats-Unis, Barack Obama.

Tout cela est bien émouvant, mais tend à éclipser que le sort des jeunes Noirs aux Etats-Unis ne s’est pas amélioré sous la présidence de Barack Obama. Et célébrer Martin Luther King n’aide pas à faire oublier le triste sort de Trayvon Martin par exemple, ce jeune Noir abattu par un « surveillant de voisinage » autoproclamé, libéré après son procès. De toute façon, en regardant « The Butler », il est difficile de ne pas penser qu’il s’agit là d’un film tout à la gloire de l’avènement d’Obama – qui éclipse tous les éléments négatifs, toutes les déceptions et toute la misère endurée par les Etats-Unis depuis 2008. Certes, avec un réalisateur comme Lee Daniels (qui avait déjà fait de « Precious » une ode à l’administration du président démocrate) et une ribambelle de stars hollywoodiennes, même dans de petits rôles (Robin Williams, John Cusack, Jane Fonda, Mariah Carey, Oprah Winfrey, Liev Schreiber, Cuba Gooding Jr et même Lenny Kravitz), on ne pouvait pas s’attendre à un film critique. La seule chose qui sauve vraiment « The Butler » est la performance extraordinaire de Forest Whitaker dans le rôle principal, qui joue tout en nuances, sans être larmoyant mais toujours avec dignité.

Si vous voulez ainsi vous faire une idée sur la propagande gouvernementale américaine en 2013, allez voir « The Butler ». Mais on vous aura avertis.

A l’Utopolis et à l`Utopia dans le cadre du ciné breakfast dimanche.


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