Héritage : l’autre barbu

Jaurès aurait-il soutenu le pacte de responsabilité ? Aurait-il voté Front national ? C’est ce qu’ont prétendu le premier ministre Manuel Valls d’une part, le candidat FN Louis Aliot de l’autre. La gauche radicale a crié à la récupération, voire à l’assassinat bis du grand homme, s’empressant de démontrer en quoi Jaurès se distingue du socialisme mou du PS et du chauvinisme républicain du FN.

Pourtant, cent ans après sa mort, l’héritage politique de Jaurès n’est pas évident à établir. D’un côté, il appuya en 1899 la première participation d’un ministre socialiste à un gouvernement « bourgeois », et il estimait, contrairement à Marx, que les travailleurs avaient besoin d’une patrie. De l’autre, il n’a jamais occupé un poste de gouvernement, ridiculisant l’affirmation de Valls, lors de l’inauguration de l’exposition Jaurès au Panthéon, qu’il aurait « su montrer avec panache que l‘exercice du pouvoir était un honneur, un devoir et aussi un dépassement ». Et, bien sûr, il s’est battu contre le nationalisme qui dressait les prolétaires les uns contre les autres.

« Je me réclame de la synthèse de Jaurès », c’est ce qu’a déclaré François Hollande en 2012. Difficile de le contredire. Après tout, les grands combats de l’idole ont aussi consisté à rassembler des sensibilités multiples derrière une même cause : solidarité avec Alfred Dreyfus, fondation d’un parti socialiste unique, création d’un front anti-guerre. Mais tout en se montrant pragmatique et en considérant qu’une politique des petits pas contribuait à la réalisation du socialisme, Jaurès ne renonça pas à ses principes ni ne perdit de vue l’objectif final. C’est cela qui le distingue des leaders du PS qui aujourd’hui se réclament de lui.

Réformes sans renoncement

Alors, l’héritage de Jaurès peut-il être légitimement réclamé par la gauche radicale ? Notons que c’est sur les sujets « républicains » que la filiation est la plus convaincante – ceux-là même dont la droite, notamment Nicolas Sarkozy en 2007, s’est saisie : souveraineté populaire, laïcité, école citoyenne. Or, si Jaurès, comme l’ensemble de la gauche de l’époque, s’est engagé sur ces sujets, il n’est pas forcément le républicain le plus radical. Souvent, dans ses discours, c’est plutôt un humanisme imprégné de tolérance et de libéralisme politique qui transparaît. Le philosophe et marxologue Leszek Kołakowski voit même en Jaurès – philosophe de formation – une sorte de grand conciliateur, qui cherchait à interpréter l’ensemble des manifestations de l’esprit humain – droits de l’homme, culture, nation, religion – comme autant d’aspirations au socialisme. C’est en cela que Jaurès se démarque du marxisme orthodoxe, qui considère que seul le prolétariat triomphant dans la lutte des classes peut amener le salut.

Ce refus de se cantonner au mécanisme de transformation de la société décrit dans le manifeste communiste, ainsi que le choix de privilégier la voie parlementaire plutôt que la violence politique, limitent justement la compatibilité de Jaurès avec la gauche radicale, dont une partie au moins garde les yeux rivés sur la lutte des classes et la perspective révolutionnaire. C’est d’ailleurs précisément en étant considéré comme l’un des leurs que le personnage de Jaurès est le plus gênant pour la social-démocratie d’aujourd’hui.

« La réforme », théorisée, souhaitée, revendiquée par Jaurès, c’est ce que Manuel Valls a opposé à la gauche française tourmentée par « la nostalgie révolutionnaire et par la radicalité ». Oui, Jaurès a défendu le principe de la participation gouvernementale et des réformes favorables à la classe ouvrière. Mais il a également combattu le réformisme d’Eduard Bernstein résumé dans la formule « Le mouvement est tout, le but final n’est rien ». Surtout, pour Jaurès, réformer veut dire progresser à petits pas, et certainement pas, comme le fait actuellement la social-démocratie européenne, reculer à coups de « réformes » au service des intérêts économiques. Depuis les années 1980, celle-ci a renoncé à « changer la vie » et se contente d’être « moins pire » que la droite.
En ce sens, Jaurès incarne l’idée que renoncer au Grand Soir n’implique pas d’abandonner toute ambition. En ces temps de manque d’orientation idéologique, ses choix politiques peuvent représenter une inspiration : voici un socialiste anticipant le pragmatisme d’après 1945, tout en restant vraiment « de gauche », c’est-à-dire en prenant au sérieux les valeurs et les objectifs lointains du socialisme.


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