THÉÂTRE: Un Claudel amoral

Le Théâtre du Centaure continuera en janvier son exploration de l’amour et de la sexualité, à l’honneur cette saison, avec « Partage de midi ».

La grande scène du cimetière embrasera les coeurs : Myriam Muller (Ysé) et Serge Wolf (Mesa). (Photo : Antoine Colla / Théâtre du Centaure)

Nous en sommes en 1901. Paul Claudel, dont la foi vient d’être malmenée par le refus des bénédictins de Ligugé d’accepter son entrée dans les ordres, embarque sur le paquebot Ernest-Simons pour rejoindre la Chine et y retrouver son poste de vice-consul de France. A bord, il rencontre Rosalie Vetch. C’est le coup de foudre : il entame avec cette femme mariée une liaison qui scandalisera le milieu colonial de l’époque, et qui se terminera en 1904 par le départ de l’amante, enceinte de lui. Brisé par cette séparation, Claudel, dès 1905, en tire une puissante pièce autobiographique. Il n’en autorisera la représentation qu’en 1948.

« Rien de plus banal en apparence que le double thème sur lequel est édifié ce drame, aujourd’hui après tant de saisons livré à la publicité. Le premier, celui de l’adultère : le mari, la femme et l’amant. Le second, celui de la lutte entre la vocation religieuse et l’appel de la chair. » Tels sont les premiers mots de la préface de l’auteur à la publication de la pièce, en 1949. Mais, chez Claudel, rien ne saurait être vraiment banal. « C’est sa pièce la plus amorale : pas de bondieuseries, et des portraits au vitriol de coloniaux pourris, cyniques et racistes », jubile Marja-Leena Junker, qui signe la mise en scène de cette nouvelle production du Centaure.

« Mesa, je suis Ysé, c’est moi. » Mesa est l’alter ego de Claudel. Ysé, c’est Rosalie Vetch, bien sûr. La réplique est un leitmotiv dans la pièce et une légende de l’art dramatique. Car « Ysé, c’est le rôle de femme le plus intéressant qui existe dans le répertoire classique français, le plus complet dont une comédienne puisse rêver » ; Marja-Leena Junker en sait quelque chose, elle qui l’a jouée au Théâtre des Capucins en 1989. Serge Wolf, qui joue Mesa, acquiesce : « Oui, elle est toutes les femmes, et c’est ce qui bouscule et trouble profondément mon personnage. Elle le prend, elle le jette… avec elle, on ne sait plus à quel saint se vouer. »

« O tout ce que j’ai fait ! Est-ce moi ou est-ce une autre ? » : Ysé, aussi tentatrice que victime, va de fait emporter Mesa, mais aussi de Ciz, son mari, et Amalric, un ami qu’elle a refusé d’épouser des années auparavant, dans un tourbillon de sentiments dont aucun ne sortira indemne. Physiquement non plus d’ailleurs, puisque la mort aussi tiendra un rôle non négligeable, tant pour éloigner un mari gênant que pour réconcilier les amants maudits dans un mariage final haletant.

Mais la grande scène de la pièce, c’est celle où, au deuxième acte, dans un cimetière de Hongkong, Ysé et Mesa cèdent enfin à leur passion. Difficile de trouver la mise en scène juste : faut-il, comme le préconisent certains Claudéliens orthodoxes, faire preuve de retenue et éviter que les acteurs ne se touchent ? faut-il au contraire montrer par des gestes crus cette passion brûlante ? La metteure en scène, qui avait quelques idées sur la question avant de commencer les répétitions, a aussi choisi de « laisser faire les comédiens », tout en les encourageant à oser, à sublimer de leurs gestes la force de la « somptueuse langue » de Claudel. « Mais sans pathos ! », ajoute Wolf.

Car on ne peut jouer plus Claudel aujourd’hui comme il y a vingt ans, dans la déclamation et les longueurs. Marja-Leena Junker promet une mise en scène moderne qui accroche le spectateur tout en le plongeant dans la beauté magique des mots du dramaturge français. Une toute petite scène pour un immense monument du théâtre, en quelque sorte. C’est en janvier qu’on pourra voir si ce pari est réussi.

Du 8 au 24 janvier 2015 au Théâtre du Centaure.


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