Haneke Michael : La pianiste

Le réalisateur autrichien Michael Haneke a cette année encore, marqué les esprits du dernier Festival de Cannes avec son nouveau film „La pianiste“.

Quand la quête de la perfection pervertit l’esprit

Adepte d’un cinéma non consensuel, ses films ne font jamais l’unanimité et suscitent systématiquement la polémique. On se souvient de l’insoutenable „Funny Games“, sorte d’orange mécanique des années 90 qui avait complètement secoué la Croisette en 1997. Cette fois-ci, Haneke repart plus heureux de Cannes, puisque les deux interprètes principaux de son concerto sulfureux ont obtenu le prix de la meilleure actrice pour Isabelle Huppert, et du meilleur acteur pour Benoît Magimel, non sans avoir, au passage, été l’objet d’une pluie de commentaires contradictoires.

Adapté du roman de l’écrivaine autrichienne Elfriede Jelinek, cette histoire d’art et de folie met en scène une femme, Erika (Isabelle Huppert), professeur de piano au conservatoire de Vienne, spécialisée dans l’enseignement des maîtres compositeurs qu’étaient Schubert et Schuman. Erika est au début de la quarantaine et vit toujours avec sa mère (Annie Girardot). Totalement sous l’emprise de cette dernière, la pianiste n’a pas de vie d’adulte en dehors des cours qu’elle donne et où on la respecte pour son talent. Horaires contrôlés, réprimandes lorsque la jeune femme se laisse aller à une dépense inhabituelle, coups de fils incessants chez les élèves lorsque les répétitions s’éternisent … Erika est soumise à un chantage affectif perpétuel qui ne laisse aucune place à son épanouissement personnel.

La rigueur de travail qu’elle impose à ses élèves traduit un rapport à la musique qui n’autorise pas la moindre faiblesse. Difficile d’imaginer un monde musical aussi dépourvu de sentiments. L’excellence au prix de la déshumanisation ne se fait pas sans mal. Erika est peut être parvenue à brider ses émotions, mais pour les remplacer par d’irrépressibles pulsions déviantes: automutilation du sexe, voyeurisme, fréquentation de peep shows; autant de caractéristiques d’une existence en équilibre précaire, entre folie pure et fausse normalité. Un jeune élève (Benoît Magimel), fol amoureux de sa professeur, va bouleverser cet univers bétonné.

Au-delà de l’histoire propre de cette pianiste, Haneke fait écho au livre d’Elfriede Jelinek qui pose une question bien plus fondamentale et dérangeante: comment peut-on être tourné en permanence vers la beauté, le raffinement de l’art, tout en étant soi-même un monstre? Autrement dit, comment une culture ayant engendré de si belles choses a-t-elle commis de telles atrocités? Selon Haneke „l’un ne protège malheureusement pas de l’autre. La culture germanique est un exemple de la complexité de la vie portée à un paroxysme délirant.“

Qui mieux qu’une actrice telle qu’Isabelle Huppert pour incarner cette femme pianiste? Ainsi pour Haneke, il était hors de question de faire le film sans elle: „Isabelle représente vraiment les deux faces du personnage. C’est une intellectuelle et elle est dotée d’une force émotionnelle extraordinaire. Je ne voyais personne capable de faire cela mieux qu’elle.“ Rajoutons que si Isabelle Huppert demeure une des rares actrices qui ne craint pas de se rendre antipathique pour un rôle, c’est aussi une virtuose dans l’art d’incarner des personnages difficiles. Ce talent unanimement salué à Cannes n’occulte pourtant pas les performances de Benoît Maginel et d’Annie Girardot, tous deux étonnants de justesse. Reste une réalisation parfois moins maîtrisée que d’habitude, lorsque Benoît Magimel pète les plombs, par exemple, mais toujours très dérangeante. Du pur Haneke, donc pas un divertissement.

Au Ciné Utopia


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