Le rĂšglement gĂ©nĂ©ral sur la protection des donnĂ©es (RGPD), directive europĂ©enne, entrĂ©e en vigueur en 2018, Ă©tait censĂ© protĂ©ger les citoyen-ne-s contre les multinationales trop invasives. Une Ă©tude de la ConfĂ©dĂ©ration europĂ©enne des syndicats (ETUC) prouve quâelle sert aussi Ă empĂȘcher le travail syndical.

Bloquer les syndicats â ce nâest pas comme ça que la protection des donnĂ©es Ă©tait censĂ©e fonctionner. (© pexels â Mohammed)
Pas facile dâĂ©voquer le RGPD sans sâentendre rĂ©pondre par un soupir agacĂ©. Ce rĂšglement europĂ©en, qui donc nâest pas transposĂ© en droit national mais vaut sur tout le territoire de lâUnion, a compliquĂ© la vie de toutes les institutions, associations et administrations. Câest quâelle opĂšre un renversement des responsabilitĂ©s : dĂ©sormais, câest Ă ces actrices quâil appartient de contrĂŽler quâelles sont en rĂšgle avec le texte de la directive â sanctions Ă©ventuelles des commissions de protection des donnĂ©es Ă lâappui. Chacun-e se rappelle encore la vague de courriers Ă©lectroniques reçus il y a deux ans, oĂč chaque newsletter devait ĂȘtre contresignĂ©e dâun assentiment prouvant que le stockage de lâadresse Ă©lectronique Ă©tait autorisĂ© par son ou sa propriĂ©taire.
Mais ce qui a Ă©tĂ© Ă lâĂ©poque un dĂ©sagrĂ©ment pour les associations et entreprises peut se rĂ©vĂ©ler un vrai casse-tĂȘte dans dâautres domaines. Surtout quand on se trouve confrontĂ© Ă un mĂ©susage intentionnel de la directive de la part du patronat. Câest lâexpĂ©rience que vivent les syndicats europĂ©ens, comme lâETUC le met en avant dans son Ă©tude, basĂ©e sur des questionnaires envoyĂ©s Ă ses partenaires â tout de mĂȘme 90  syndicats nationaux dans 38 pays, plus 10 fĂ©dĂ©rations syndicales nationales.
Le travail syndical ne peut se faire que sur base dâinformations collectĂ©es par les reprĂ©sentant-e-s du personnel dans les entreprises, et quand lâaccĂšs Ă celles-ci est bloquĂ© par une directive europĂ©enne, ce sont les droits des travailleuses et travailleurs qui en pĂątissent.
Selon Esther Lynch, la secrĂ©taire gĂ©nĂ©rale adjointe de lâETUC, lâimplĂ©mentation du RGPD produit des effets pervers. Jointe par le woxx, elle sâexplique : « à la base, le RGPD Ă©tait supposĂ© protĂ©ger les individus contre le âbig businessâ. Mais la mise en pratique de la directive ne fonctionne pas ainsi. Nous sommes de plus en plus frustrĂ©-e-s par la situation â dâoĂč aussi lâinitiative de prendre le pouls chez nos partenaires. »
Selon elle, « de mauvais patrons bloquent le travail des syndicats en se rĂ©fĂ©rant au RGPD. Ils lâutilisent pour bloquer lâaccĂšs des syndicalistes et des reprĂ©sentant-e-s du personnel Ă des informations vitales pour leur fonction. » Lynch donne quelques exemples concrets : par exemple, les tableaux dâinformation ont disparu des cantines ou lieux de rĂ©union dans les grandes entreprises. Cela peut paraĂźtre anodin, mais câest par ces tableaux aussi que le travail syndical sâorganise en gĂ©nĂ©ral.
Contacts coupés entre syndicats et force de travail.
« Ces tableaux de bord et dâinformation sont dĂ©sormais digitalisĂ©s et contrĂŽlĂ©s par le patronat â de façon Ă ce que les syndicats nây aient plus accĂšs. Câest pourquoi de plus en plus de collĂšgues syndicalistes se retrouvent dans lâimpossibilitĂ© dâorganiser des rĂ©unions avec les salariĂ©-e-s. Câest un moyen pour couper le contact entre syndicats et force de travail. »
Ce qui agace Lynch et ses collĂšgues, câest le fait que cette utilisation du RGPD nâa aucune raison dâĂȘtre. Pour une directive qui a Ă©tĂ© mise en Ćuvre afin de mieux protĂ©ger les citoyen-ne-s, les empĂȘcher de pouvoir utiliser leurs droits syndicaux est en effet un abus. « Dans la plupart des cas que nous avons pu voir, la directive Ă©tait mise en avant sans raison apparente », commente la secrĂ©taire gĂ©nĂ©rale adjointe de lâETUC.
Ces abus de la protection des donnĂ©es peuvent aussi provoquer des situations dangereuses pour les travailleuses et travailleurs, surtout si leur entreprise manipule des composants chimiques ou autres matĂ©riaux potentiellement dangereux : « RĂ©unir des informations sur les maladies au travail fait partie du devoir de chaque syndicat », explique Lynch. « Dans de nombreux cas par le passĂ©, des syndicalistes ont pu attirer lâattention sur des problĂšmes dans des entreprises en identifiant des ensembles de personnes souffrant des mĂȘmes symptĂŽmes de maladie. Avec le RGPD, cette pratique est devenue totalement impossible. » Bref, si on laisse au patronat le soin de lâinterprĂ©tation de la directive, il y aura mĂȘme des risques de santĂ© publique.
Parmi les partenaires europĂ©ens qui ont rĂ©pondu au questionnaire de lâETUC, un seul a envoyĂ© un Ă©cho positif. Et, une fois nâest pas coutume, ce dernier provient de la Pologne. En effet, le prĂ©sident du « Personal Data Protection Office » de ce pays a dĂ©cidĂ© en aoĂ»t 2019 dâobliger un des plus gros employeurs du pays Ă transmettre aux syndicats les informations quâils avaient demandĂ©es. Il a aussi prĂ©cisĂ© que ces transmissions seraient en accord avec le RGPD. Pour lâinstant, le patron polonais est allĂ© en appel devant la Haute Cour administrative de Pologne, donc rien nâest gagnĂ© â mais au moins sait-on maintenant quâil est possible pour les instances de protection des donnĂ©es dâintervenir dans le bon sens de lâinterprĂ©tation de la directive.
La mauvaise interprétation du RGPD peut provoquer des risques de santé publique.
Au Luxembourg, les Ă©chos sont similaires. Pour la Chambre des salariĂ©-e-s, qui a rĂ©pondu au questionnaire de lâETUC, il apparaĂźt clairement que « la protection des donnĂ©es est souvent utilisĂ©e comme un prĂ©texte de la part de lâemployeur pour retenir des informations qui seraient nĂ©cessaires pour les reprĂ©sentants du personnel dans le cadre de lâexercice de leurs devoirs », peut-on lire dans le dossier de presse de la confĂ©dĂ©ration europĂ©enne.
Ce que confirme aussi Michel Di Felice, conseiller de direction de la CSL, au woxx : « Câest un fait que nos dĂ©lĂ©guĂ©-e-s ont des problĂšmes avec le RGPD, parce quâil les bloque dans leur travail », confirme-t-il. « Qui a les informations a le pouvoir, et le patronat ne veut plus partager celles-ci. Le problĂšme, câest que la seule autoritĂ© qui pourrait sâimpliquer est la CNPD â qui me semble dĂ©passĂ©e et en sous-effectif pour vraiment jouer un rĂŽle Ă la hauteur de la situation. » Mais selon lui, ce nâest pas uniquement le patronat qui se cache derriĂšre le RGPD, mais aussi de plus en plus dâadministrations : « LâAdem ou la Caisse nationale de santĂ© aussi utilisent la directive pour ne pas communiquer certaines donnĂ©es, qui pourtant peuvent ĂȘtre essentielles dans notre travail. Juste pour vous dire Ă quel point ce rĂšglement est devenu une arme Ă double tranchant. La protection des donnĂ©es est contre-productive quand elle ne sert pas lâintĂ©rĂȘt public. »
Sur ce point, Di Felice est rejoint par sa collÚgue Esther Lynch, qui pense aussi que la protection des données ne doit pas servir à bloquer les droits citoyens.
Pour sortir de cette impasse, lâETUC a dâailleurs pris lâinitiative : « Câest lâUnion europĂ©enne qui a créé cette incertitude RGPD, utilisĂ©e par les puissant-e-s contre les pauvres. Et câest Ă celle de trouver une solution. » Et comme le veut le hasard des choses, le commissaire europĂ©en chargĂ© de ce dossier est le Luxembourgeois Nicolas Schmit. Il a dĂ©jĂ Ă©tĂ© approchĂ© par lâETUC sur ce point et Esther Lynch sâattend Ă un feedback de sa part en mai. Entre-temps, elle appelle aussi les organisations de dĂ©fense des droits humains Ă sâintĂ©resser Ă ces questions â car si les syndicats ne peuvent plus faire leur travail, câest toute une rĂ©action en chaĂźne qui pourrait ĂȘtre provoquĂ©e.

